Entretien – La Chasse au Snark (Cinéma du Réel 2013)

Angèle, une élève du Snark

Angèle, une élève du Snark

Cinéma du Réel 2013 – Compétition longs-métrages français

« Un humain qui ne pète pas un câble un jour, c’est un fou ». Ainsi s’exprime Sullivan Damien David, dont le triple prénom porte la marque d’un passé familial douloureux. Le Snark, institution belge d’éducation autogérée où sont accueillis des adolescents souffrant de troubles du comportement, est donc peuplé d’humains pas fous… Sur le modèle de Nicolas Philibert dans Être et avoir (2002), le jeune François Xavier-Drouet a suivi sur une année scolaire les élèves du Snark. L’éducation non-répressive qui y prime laisse souvent libre court à leur malaise et leur violence et les relations entre adolescents et adultes sont d’une grande complexité, devant laquelle le film ne recule pas. A un niveau psychologique se superpose le physique, la violence des gestes incontrôlés comme principale expression de jeunes peu habiles avec le langage. Le documentariste saisit tout cela avec une simplicité et une tendresse qui parviennent à nous faire aimer ceux qu’on pourrait détester. Certaines œuvres de fiction nous reviennent alors en tête face à la puissance du réel : des 400 Coups de Truffaut (1959) à Rosetta (1999) ou au Gamin au Vélo (2011) des frères Dardenne. Espérons une sortie en salles prochaine !

En attendant, nous vous retranscrivons les propos tenus par le documentariste lors d’un échange avec le public du festival (la plupart des questions sont de nous).

Quel a été votre statut vis-à-vis des élèves et des travailleurs de l’institution ?

Les jeunes me « testaient » énormément, au même titre que les travailleurs du Snark. Mais en même temps, je n’avais pas à être dans la coercition avec eux. Et ils ont donc très vite compris que j’étais un pur observateur, notamment parce que j’ai assisté à des « coups » qu’ils faisaient en douce et qu’ils ont vu que je n’allais pas les dénoncer, que ce n’était pas mon rôle. A partir de là, ils ont commencé à me faire confiance et j’ai pu créer un lien avec eux.
Quant aux travailleurs du Snark, il faut savoir que j’y étais venu trois ans auparavant tourner un court-métrage. Il y avait donc un lien de confiance d’établi avec eux – et pas encore avec les jeunes, qui forcément n’étaient plus les mêmes à trois années d’intervalle.

1364318766thumb-resize-375x210On voit souvent Angèle, l’une des élèves sur lesquelles le film se centre, donner des coups d’oeil presque complices à la caméra… A quel point avez-vous senti que les jeunes vous « donnaient du spectacle » ?

Il me semble qu’au-delà de certaines images évidemment fortes, on a tenté avec ce film de résister à la tentation du spectaculaire. Il y a des crises à l’écran, mais je crois qu’elles y sont présentes pour ce qu’elles révèlent : le fait que les choses à la limite du basculement tout au long du film. Le film tout entier peut d’ailleurs être appréhendé du point de vue de la limite ! Après, évidemment, je ne crois pas à la capacité de la caméra de se faire oublier : elle modifie forcément les comportements. Un cas à part est peut-être celui de crises de colère extrêmes des jeunes où, alors, la présence de la caméra n’importe presque plus – ou du moins ne change rien à leur état.
Les jeunes savaient également très bien ce qu’ils voulaient et ne voulaient pas. Il arrivait qu’ils me demandent de ne pas filmer certaines choses, voire de ne pas être présent à certains moments et c’est quelque chose que j’ai toujours respecté. Vis-à-vis des éducateurs, j’avais une limite de confidentialité : je ne devais révéler que très peu de choses concernant la vie personnelle de ces enfants…

Comment s’est déroulée la prise de son ?

Au début du tournage, nous avions très peu d’argent et j’ai donc dû me passer d’ingénieur du son. Cela a donné ces entretiens avec les élèves face caméra. Trois d’entre eux ont été conservé dans le montage final. Je dois dire qu’ils montrent bien comment une contrainte technique peut être transformée en avantage : le fait que je sois seul face à eux avec uniquement ma caméra leur donnait davantage l’impression de s’adresser directement au monde… Mais sinon, la présence d’un ingé son sur seulement la moitié du film explique beaucoup de… problèmes (rires) !

François-Xavier Drouet (© Bazin Jean-Eudes)

François-Xavier Drouet (© Bazin Jean-Eudes)

Le rapport au corps est extrêmement important : il est presque le principal moyen d’expression de ces enfants. Comment l’avez-vous travaillé ?

Pendant les premiers jours de tournage, j’étais complètement perdu, je ne savais pas comment faire : les enfants sortaient constamment du cadre que je tentais d’établir. Il m’a fallu du temps pour appréhender leur posture. On voit bien qu’ils ont un accès difficile à la parole et je voyais que le langage non-verbal prenait le dessus lorsqu’ils avaient un mal-être trop fort à exprimer. J’ai alors été plus attentif que je ne l’aurais été d’habitude aux regards, aux petits gestes, etc.

Le film suit à la fois les rapports entre enfants et adultes, les élèves dans leur intimité, les éducateurs entre eux… Comment avez-vous dégagé un fil conducteur de l’oeuvre ?

Le film est surtout construit autour de personnages : il y a une espèce de polyphonie qui s’installe autour de certaines figures, comme par exemple celle d’Angèle dont vous parliez. Au moment du tournage, un fil se dessinait en permanence. Je tournais épisodiquement, et souvent lorsque j’arrivais un lundi matin, les enfants ou les adultes me mettaient au courant « d’histoires » en cours qui fournissaient un fil jusqu’au vendredi. Une histoire en chassait très vite une autre…

Avez-vous montré le film aux personnes filmées et quels retours en avez-vous eus ?

J’ai tiré la copie deux heures avant la projection du film, hier, donc je n’en ai pas vraiment eu l’occasion (rires) ! Mais j’ai tout de même montré un premier montage à l’équipe de travailleurs qui avaient un droit de regard dès le départ. Ça les a fait beaucoup rire de se voir au travail, et la gravité du film n’était peut-être pas aussi présente que pendant la projection qui vient d’avoir lui ici !

Propos enregistrés puis retranscrits par Gustave Shaïmi

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