The Immigrant et James Gray au Comoedia

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Ce mercredi six novembre, la salle 1 du Comoedia était presque comble, et en effet : le cinéma de l’avenue Berthelot avait le plaisir d’accueillir le cinéaste américain James Gray, adulé en Europe pour ses quatre films noirs et habités que sont le magnifique Little Odessa (1994), suivi de The Yards en 2000, We own the night en 2007, Two lovers en 2008. Il venait à nous Lyonnais, pour la sortie de son dernier film : The Immigrant, dans lequel le réalisateur s’est, une fois de plus et je ne pense pas que l’on s’en plaigne, entouré du cher Joaquin Phoenix, charismatique, dual, de Marion Cotillard, la chanceuse, et de Jeremy Renner, en ce qui concerne les trois rôles principaux. Un film sombre, une nouvelle fois, qui contraste avec l’homme – œuvre et créateur ne doivent pas se confondre – James Gray nous apparaît jovial, comblé, sympathique et à l’évidence très content de la conférence de presse menée par Gustave et Tristan de l’IEP. Stylé.

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Ainsi, Marion Cotillard est Ewa, une jeune femme Polonaise, qui débarque à Ellis Island, New York, en 1921, avec sa sœur Magda, afin de fuir la misère de son pays et les horreurs qu’elle a pu y vivre (nous saurons que ses parents ont été sauvagement tués devant ses yeux par des soldats) – et pour éventuellement conquérir le rêve américain. « Don’t give up faith ! Don’t give up the hope ! The American dream is waiting for you, now« , voilà ce que l’on peut entendre dans la grande salle où se pressent les réfugiés en attente de l’autorisation de passer, d’aller, d’être là où ils veulent être. Un médecin, un premier homme pour donner un ordre, arrive près de Ewa et sa sœur – cette dernière tousse, est emmenée à l’infirmerie, la tuberculose est dangereuse. Toute les fils narratifs du film peuvent désormais se déployer autour du but unique de Ewa : retrouver sa sœur, qui est son amour, et l’emmener ailleurs (indécision du destin, peu importe, tant que l’on est ensemble – le thème de la famille soudée face à l’adversité est récurrent chez James Gray). « Can you help me, please ? », implore la voix faible de la jeune femme, face à l’assurance inépuisable de Bruno. Ce dernier l’achète en billets, la conduit dans New York, lui offre un traitement de faveur – Ewa est « spéciale ». Le mystère de cette spécialité se lit dans les yeux, grâce au jeu expressioniste de Phoenix. Bruno est vite empli d’amour, un amour terrible qui n’empêche pas l’horreur et la jalousie la plus violente : Bruno entraîne Ewa dans les supplices de la prostitution. Péché absolu pour une jeune femme qui croit plus que tout en Dieu, en Marie, qui croit au rachat du péché. La scène de la confession, à ce titre, est l’une des plus émouvantes du film, elle serre le cœur. Oui, Ewa tu as péché face à Dieu : le jugement de l’homme d’Eglise est un coup dur. Alors, Ewa tente de survivre. La rencontre avec le magicien à la rose blanche (Orlando, cousin et ennemi de Bruno – toujours la notion de famille, toujours) permet cette survie : un peu d’humanité, de chaleur tout simplement. Il représente la possibilité d’une issue. Lui, il ne « juge personne » – évidemment, il tombe amoureux lui aussi d’Ewa, quoique d’une façon plus raisonnable que Bruno.  Malheur, cet amour le mènera inévitablement à sa perte. L’illusionniste était une parfaite illusion.Tragique, la tonalité du film l’est réellement.

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Le rêve américain est une condamnation : ne plus être soi, ne vivre que dans la nostalgie, le regret, l’espoir. Lecture plus politique du film possible donc, et évidemment critique sociale : nous pouvons percevoir un film sur la domination masculine la plus totale qui puisse exister. Elle vient de toute part, et elle transperce Ewa de toute part : des soldats qui ont cruellement tués ses parents, du médecin et de l’officier, qui contrôlent, de Bruno et des policiers, qui choisissent sa vie, d’Orlando qui voudrait choisir sa vie, du prêtre qui la condamne, de cet oncle-traître, des clients bien sûr, sauvages quand Ewa, forcée par Orlando, doit monter sur scène et subit le triste et révoltant sort d’un acharnement phallocratique – les mots rappellent les actes de soumission passés.

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 Ewa est une résistante dans ce monde… Sa faiblesse est une apparence… Le dégoût des autres permet-elle sa survie ? Même les femmes s’acharnent entre elles. Pas de solidarité. Heureusement, le souvenir de Magda est là, matériel, dans cette petite photographie qui ne la quitte pas et qu’elle montre, un trésor. Cette photo, ce qu’elle représente, et l’argent : les seuls amours de Ewa. Elle hait Bruno. Elle se hait elle-même.

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Mais Bruno est un cœur blessé lui aussi : James Gray se refuse à une radicalisation du bien et du mal au sein de ses personnages. Part d’ombre immense, dans laquelle transperce une faiblesse. La violence et le succès sont les façades et les armures de Bruno, qui se meut sans difficultés dans le monde. Nous attendons son déclin, qui ne tarde pas – le retour d’Orlando, cousin détesté, est de trop, explosion de Bruno, perte du contrôle. Son amour pour Ewa  le paralyse. Il devient peu à peu impuissant : renversement des rôles qui se traduit dans la scène finale par le départ de Ewa vers un inconnu peut-être encore moins brillant – au moins est-ce un nouveau départ (et avec Magda) et par la solitude absolue de Bruno, coupable, innocent à la fois.  Dernier regard de la jeune femme ­ vers le passé, Bruno et sa folie, ses actes de soumission à elle. Devant : Magda, et la mer. Fin un peu simplifiée, un peu « bateau » peut-être. L’image est très belle avec la bande-originale, le film est prenant, mais on n’est pas tout à fait convaincu (pas comme avec Little Odessa, mon trésor personnellement, dans la filmographie de James Gray). Lassitude du dilemme moral et du dilemme amoureux, lassitude de l’histoire de la victime qui éventuellement pardonnerait au bourreau (comme si ce n’était pas si terrible, finalement) – avec ce presque-dernier plan du regard en arrière d’Ewa vers Bruno, un peu trop prévu et trop convenu. Le nouveau départ n’est pas assez radicalement pris.

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Texte : Eloïse B.

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