Inside Llewyn Davis, folkloriquement beau.

Tout commence comme tout finit. Inside Llewyn Davis, le dernier film des frères Coen depuis True Grit (2010), est l’histoire d’un aller-retour sans incidence, d’un cycle d’une semaine, pour un musicien de folksong magistralement interprété par Oscar Isaac (qu’on avait déjà pu voir dans Drive, de Nicolas Winding Refn).

Dès la première séquence, l’ambiance est posée. Le personnage principal, Llewyn Davis – librement inspiré de Dave Van Ronk, un des grands noms de la folk américaine – tient sa guitare contre lui, dans la pénombre d’un café du Greenwich Village, quartier bohème de New York. La lumière de la rue passe à peine à travers les rares fenêtres du bar, suffisantes pour éclairer discrètement le visage de Llewyn Davis, qui chante. Il chante une des chansons les plus populaires de la folk américaine, « Hang me, Oh hang me ».

“Hang me, Oh hang me, and I’ll be dead and gone, […]

I wouldn’t mind the hanging…but the layin in the grave so long

Poor boy…I been all around this world”

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A l’image de la chanson, le début du film donne le ton. Un ton mélancolique et une gamme en si mineur pour un film sans doute majeur, signé Ethan et Joel Coen.

Alors que résonne la voix de Llewyn Davis dans ce bar du Village de New York, personne ne bouge, personne ne parle, tout le monde écoute. Nous sommes en 1961, on revisite la folk et le mouvement de la Beat Generation touche à sa fin (on retrouve d’ailleurs l’acteur Garrett Hedlund de Sur la Route, adaptation de l’œuvre magistrale de Jack Kerouac). Les têtes bougent au rythme de la musique, et les gens en oublient de fumer : les cendres s’accumulent au bout des cigarettes, mais peu importe. Tout le monde est captivé par la voix de Llewyn Davis – Oscar Isaac interprète lui-même les titres – et personne ne remet en cause son talent.

Il joue et chante, et c’est ce qui compte à cet instant précis.

Car oui, Llewyn Davis a un talent, une passion : la musique folk. Et il compte bien en vivre. Sa guitare l’accompagne sans cesse dans sa vie de bohème, au fil des canapés qu’il squatte chez amis, famille et connaissances diverses. On rencontre, avec lui, Jean (jouée par Carey Mulligan), une jeune femme qu’il a mise enceinte, et qui, bien qu’elle ne cesse de le traiter de « asshole », semble l’aimer sincèrement, malgré ses nombreux défauts et son caractère bien trempé. On découvre aussi Jim, interprété par Justin Timberlake, assez bon dans son rôle de chanteur commercial prêt à répondre aux exigences des gros producteurs de l’époque.

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Le star système est naissant mais Llewyn Davis refuse d’en faire partie. Il mène sa vie, fait de la musique à sa façon, et n’hésite pas à critiquer tout ce qui n’entre pas dans sa conception de la folk.  Depuis le suicide de Mike, son partenaire musical, il est seul à jouer, seul à interpréter, seul à écrire. Mais qu’à cela ne tienne, il tente sa chance auprès des bars et labels, et est même prêt à aller jusqu’à Chicago pour rencontrer Bud Grossman, qui tient là-bas le Gate of Horn, un club de musique folk (Ce club a de fait été tenu par Albert Grossman, manager de Bob Dylan).  Ce périple à Chicago est un échec : Bud Grossman refuse de le produire. Notre personnage retourne à New York, au point de départ.

Inside Llewyn Davis dresse ainsi le portrait d’un looser. Un perdant opportuniste et orgueilleux, qui ne veut pas se contenter de « juste exister » comme il le crie à sa sœur, et comme il le dit en parlant de son père, marin. Mais on ne peut qu’aimer quand même ce personnage. Parce que Llewyn Davis est un perdant à convictions, qui vit pour la folk à défaut de vivre par la musique.

Le film des frères Coen est d’ailleurs un film immensément folk, tant sur un plan visuel que sonore. La bande originale est en effet sublime, rendant hommage à des artistes tels que Tom Paxton ou Bob Dylan. Et les images, signées Bruno Delbonnel (directeur français de la photographie, ayant également contribué au Fabuleux destin d’Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet, et travaillé avec les frères Coen pour le court-métrage Les Tuileries, dans Paris Je t’aime), sont tristement belles. A travers la caméra, les frères Coen mettent en image les routes, les paysages, la nature et la mélancolie évoqués par les textes folks. Les tons sont gris, pâles, sombres. Les lumières sont douces et atténuées.

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A travers un scénario qui fait appel à la technique classique de la correspondance entre le début et la fin, Ethan et Joel Coen nous proposent un film qui vaut définitivement bien le Grand Prix du Jury de Cannes qu’il a reçu en mai dernier.

L’histoire commence par le réveil de Llewyn Davis dans un appartement bourgeois, après un passage à tabac ayant survenu suite au concert initial. L’histoire termine par ce même concert et ce même passage à tabac dans une rue glauque du Village. Le spectateur comprend alors que ce qu’il croyait être le début est en fait la fin. La fin est le début, le début est la fin : Llewyn Davis est un musicien passionné qui refuse de changer ou d’oublier ses convictions pour réussir. L’échec est annoncé, tristement mais sans aucune tonalité dramatique. Son compagnon de la semaine, le chat Ulysse, est d’ailleurs là pour nous le rappeler : en effet, tout au long du film, un chat accompagne Llewyn dans son périple. Les frères Coen le filment cherchant sans cesse à s’échapper, cherchant sans cesse à mener sa petite vie de chat solitaire. Mais comme Llewyn, le chat retourne finalement à la maison.

Ce film est mélancoliquement beau dans sa réflexion sur l’Art et la créativité. Les frères Coen nous donnent envie d’écrire, de jouer, d’être un peu artiste. A chacun sa conviction, à chacun sa manière.

Caroline R.

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