La vénus à la fourrure : Double Je, triple Jeu.

« S’agit-il d’un jeu ? » est sans doute la question qui revient le plus tout au long du dernier film de Roman Polanski, La Vénus à la fourrure, sorti le 13 novembre 2013.

Et sans doute est-ce aussi l’interrogation qui nous taraude encore lorsque, comme Vanda, nous poussons à nouveau les portes du cinéma et retrouvons la réalité de la rue. Le générique de fin défile sous nos yeux, les lumières s’allument, les spectateurs se lèvent… Et nous restons interloqués, ébahis, étourdis. Quel est donc cet étrange objet cinématographique que nous propose cette fois-ci Roman Polanski, réalisateur émérite des chefs d’œuvre que sont Rosemary’s Baby (1968), Chinatown (1974) ou encore Le Pianiste (2002) ? Le cinéaste ne se lasse pas de nous surprendre.

Et pourtant, l’enjeu était de taille en s’attaquant à un roman ultra-connu et maintes fois adapté au cinéma et au théâtre : La Vénus à la fourrure, de Léopold Sacher-Masoch (1870), auteur autrichien qui donna son nom au « masochisme ». Mais le défi est pleinement relevé.

On pouvait craindre en effet une adaptation cinématographique dont l’histoire est basée sur une pièce de théâtre aux connotations très érotiques et sadomasochistes. Mais le film de Roman Polanski ne tombe ni dans l’écueil de la vulgarité, ni dans celui du théâtre filmé. Au contraire, le réalisateur parvient à utiliser à merveille les outils propres au cinéma, pour créer ainsi une œuvre originale alliant à la fois mystère et humour.

Les gros plans s’associent aux plans rapprochés et plans d’ensemble pour placer le spectateur tour à tour sur la scène, au cœur de l’intimité des personnages, et dans la salle du théâtre dans lequel répète les deux protagonistes, Thomas et Vanda.

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Parlons d’ailleurs un peu de l’histoire : Thomas – interprété par Mathieu Amalric, acteur et réalisateur hyperactif dont la performance avait entre autre été saluée pour son rôle dans Le Scaphandre et le Papillon – est un metteur en scène un peu coincé, un peu intello, et un peu raté. On le voit, dès le début du film, au téléphone avec sa « moitié », se plaignant de n’avoir trouvé aucune actrice pour jouer le personnage de Wanda de Dunajew, héroïne du roman de Sacher-Masoch. Il cherche une femme de caractère, et c’est Vanda, la vraie Vanda (au moins le croit-on au début…), qui va apparaître comme l’actrice « faite pour le rôle », comme elle le dit elle-même. Vanda va représenter ainsi une sorte de Deus Ex Machina, étrange et improbable, qui va pouvoir porter par son talent la pièce de Thomas. Ce dernier la fait répéter à contrecœur, et bien que tout d’abord sceptique face à une Vanda vulgaire et déjantée, il ne peut que se rendre à l’évidence : c’est bien l’actrice qu’il lui faut pour interpréter Wanda de Dunajew.

Mais dès les premières scènes, on comprend qu’il y a un véritable mystère autour de cette Vanda.  D’où vient-elle ? Pourquoi connait-elle déjà toutes les répliques par cœur ? Comment se fait-il qu’elle connaisse tant de détails sur la vie de Thomas ? Est-elle une « vraie personne », un personnage ou une déesse – la Vénus de la pièce qui propose au noble Séverin de le rendre esclave de ses charmes ?

Le film débute avec une séquence teintée de surnaturel, de fantastique : grâce à un plan  réalisé en caméra à l’épaule, subjective, le spectateur est cette personne qui marche, d’un pas décidé, au cœur d’une sombre allée d’arbres, jusqu’au théâtre où a lieu le casting pour La Vénus à la fourrure. Nous sommes Vanda bien que nous n’ayons pas encore vu son visage. Et nous ne savons pas, jusqu’à la fin du film, que nous ne connaîtrons pas qui elle est vraiment. Roman Polanski nous donne un indice de cela avant même que l’intrigue commence : alors que nous nous approchons de la porte du théâtre, en caméra portée, nous ne pouvons apercevoir qu’une chose, l’ombre de que nous sommes. L’ombre de Vanda.

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La Vénus à la fourrure est un film « IN-EX-TRI-CA-BLE » sur les fantasmes et les passions malsaines. Bref, sur les recoins cachés et sombres de l’âme humaine.

En témoigne les nombreuses interpellations mutuelles entre les deux personnages : « Une comédie ? Quelle comédie ? Ce n’était qu’un jeu, qu’un numéro ? ».  Au fur et à mesure que les protagonistes progressent dans les répliques de la pièce, ils se confondent, et deviennent ce qu’ils jouent. Vanda devient Wanda, cette femme autoritaire et sensuelle qui soumet Séverin – ou Thomas ? – à un contrat, faisant de lui son esclave, et jouant avec ses désirs conscients ou inconscients. On comprend peu à peu que Thomas, le metteur en scène et acteur, cherche en fait à réaliser ses propres fantasmes à travers la pièce qu’il a écrite. Vanda est la Wanda qu’il attendait, sa « très chère ennemie » Aphrodite, femme idéale et inatteignable.

La performance des deux acteurs – mais de quels acteurs parle-t-on ? – est à relever : Mathieu Amalric et Emmanuelle Seigner (dirigée par son mari) sont époustouflants. Ils parviennent, avec un talent sans conteste, à endosser tous les rôles qu’ils se doivent de jouer. Mathieu Amalric est Thomas, metteur en scène et acteur de sa pièce. Puis Séverin, personnage de sa pièce, et Wanda de Dunajew elle-même. Emmanuelle Seigner, quant à elle, est Vanda, Wanda, puis cette Vénus, divinité tentatrice et machiavélique. Roman Polanski met ainsi en scène un triple jeu d’acteurs.

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Tout au long du film-pièce, les prénoms se mélangent, les protagonistes perdent pieds et nous autres, spectateurs, aussi. Le café que tend Séverin à Wanda, en tremblant, devient le texte de la pièce que Thomas montre à Vanda en l’implorant de continuer à jouer. Le divan dans lequel s’allonge Vénus et Wanda, symbole même de la tentation et de la tension sexuelle, devient le divan du psychanalyste qui permet à Thomas de parler de sa fiancée, et de son enfance.

Les thèmes liés à la psychanalyse sont d’ailleurs très présents tout au long du film : il y a l’anecdote de la tante à la fourrure qui marqua l’enfance de Séverin, mais aussi le « cactus-phallus » qui sert de décors à la scène et qui se convertira finalement en une sorte de totem, objet de rituel. Manière, pour Polanski, d’explorer l’inconscient avec humour et cynisme.

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Tout cela est porté par une scénographie simplifiée qui n’en demeure pas moins efficace, et qui renforce ainsi l’importance des dialogues. L’histoire du film prend forme au sein d’une même unité spatio-temporelle, le temps d’une soirée dans un théâtre. Les lumières passent de tons plutôt chauds à des couleurs froides, noires et grises, qui renvoient à une esthétique expressionniste, comme pour mieux exprimer un manque de repères à mesure que les identités mutuelles deviennent floues.

Tout ceci est encore accentué par une maîtrise parfaite des bruitages et autres effets sonores qui accompagnent le film et les dialogues de la pièce. Alors que les acteurs répètent, on entend l’orage qui gronde à l’extérieur, tout comme on peut écouter le bruit du stylo imaginaire qui signe sur une feuille de papier, ou encore la petite cuillère qui glisse sur la tasse en porcelaine que tient supposément dans sa main le personnage de Séverin.

La Vénus à la fourrure est un bordel jouissif, une vraie partie de plaisir. Et une chose est sûre : Roman Polanski s’est décidément bien amusé, en questionnant ainsi les jeux et « je ». Son film est du cinéma pur, cet Art des fantasmes.

Caroline R.

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2 réflexions sur “La vénus à la fourrure : Double Je, triple Jeu.

  1. Bonjour!
    ton article est fort intéressant,mais je reconnait benoîtement ne pas avoir les références nécessaires pour apprécier plus que ça ton avis.
    Pour autant,l’intérêt que tu portes à R.P est communicatif et donne envie de se laisser surprendre…….tu m’as mis le doute!(merci j’aime bien ! bonobises!)

  2. Pingback: Bobines d’Or 2013 – Le verdict de Bobinophile | Bobinophile

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