Mais qui est Borgman ?!

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REALISATION : Alax van Warmerdam
DISTRIBUTEUR : ARP Sélection
AVEC : Jan Bijvoet, Hadewych Minis, Jeroen Perceval, Alex van Warmerdam…  
SCENARIO : Alex van Warmerdam
MONTAGE : Job ter Burg
PHOTOGRAPHIE : Tom Erisman
BANDE ORIGINALE : Vincent van Warmerdam
ORIGINE : Pays-Bas
GENRE : Drame, thriller
DATE DE SORTIE : 20 novembre 2013
DUREE : 1h43

SYNOPSIS : Camiel Borgman surgit dans les rues tranquilles d’une banlieue cossue, pour sonner à la porte d’une famille bourgeoise. Qui est-il ? Un rêve, un démon, une allégorie, ou l’incarnation bien réelle de nos peurs ?

Le dernier film néerlandais à avoir figuré dans la sélection cannoise en compétition remontait à 1975, et le choix de Borgman cette année permet de diffuser l’œuvre de l’un des réalisateurs les plus connus aux Pays-Bas (huit films à son actif depuis Abel en 1986, peu ou pas distribués en France – Les habitants est ressorti en salle en décembre 2012). Mais le cinéma de Alex Van Warmerdam peut difficilement apparaître comme une vitrine du cinéma néerlandais tant il est atypique, et Borgman fait en effet partie de ces films-expériences dont l’appréciation devra être laissée à chacun. Car il est, immédiatement après visionnage, une grande énigme qui a su poser un décors très appliqué (sublime mise en scène!), mais le mystère ne se trouve jamais éclairé par des réponses aux questionnements, information qui d’emblée, pourrait en dissuader plus d’un de faire le déplacement. Mais il s’agissait bien l’objectif du réalisateur de laisser aux spectateurs une part libre à l’interprétation.

Quel est donc ce mystère qui traverse Borgman ? Le film suit l’intrusion d’un homme dont l’identité reste floue (Camiel Borgman est presque un nom de scène, comme s’il jouait le rôle de cette personne, mais a-t-il vraiment un nom à proprement parler et qui le définit en dehors de la marque qu’il a sur l’omoplate?) au sein d’une famille très aisée, vivant dans une villa ultra-moderne, extrêmement froide, comme perdue et isolée au milieu d’une forêt certainement lourde de symboles (le film commence dans la forêt et s’y termine, et des plans très particuliers semblent insister sur la végétation – la terre, les arbres…). Le mari, Richard, incarne un homme d’affaire haut placé, impulsif et distant. L’épouse, Marina, mère au foyer consacrant son temps libre à l’art de la peinture et laissant les tâches ménagères et la surveillance des trois enfants à une jeune nourrice et l’entretien des extérieurs au jardinier, est inconsciemment dépassée par la destruction silencieuse de la cellule familiale. Ce chamboulement du quotidien, complètement subit par l’ensemble des membres de la famille qui ne semblent rien voir, rien comprendre à l’intrusion de Camiel Borgman et de ses quatre acolytes (dont l’un d’entre eux est interprété par Alex Van Warmerdam lui-même), consiste en une suite d’événements complètement surréalistes qui donnent parfois lieu à des scènes d’une hilarante absurdité, d’un humour noir poussé à l’extrême et parfois bienvenu pour compenser le symbolisme pesant. La mort est traitée avec froideur et amusement, ironisée par quelques scènes mémorables comme celle des corps jetés au lac qui viennent renforcer l’étrangeté de l’expérience Borgman. La progression du récit, jusqu’au climax final, nous ferait presque oublier des éléments d’interprétation essentiels du début.

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Le film s’ouvre sur une citation cryptée à l’allure biblique, « Et ils descendirent sur Terre pour renforcer leurs rangs ». La première séquence du film montre un homme vivant sous terre, dans la forêt, et voyant un danger approcher, trois hommes à sa poursuite. L’un d’entre eux est un prêtre qui, après avoir mangé l’hostie, charge son fusil pour engager cette chasse à l’homme. L’homme poursuivi, qui se révélera être Camiel Borgman, parvient à leur échapper en empruntant des tunnels sous-terrain et s’empresse de prévenir ses collègues, eux aussi sous terre, et paradoxalement tous vêtus d’un costume. Le réalisateur ne patiente donc pas à planter une intrigue dont l’étrangeté n’a d’égal que l’incongruité de cette scène d’ouverture. Borgman sort de la forêt, se promène dans un pavillon résidentiel et un plan fixe sur l’immense résidence moderne nous laisse comprendre que c’est bien ici que se fera le recrutement. Se présentant comme un sans-abri demandant la permission de prendre une douche, il prétend connaître Marina mais son mari, Richard, s’interpose, laissant l’inconnu inconscient sur le sol. Cette réaction violente réprouvée par Marina la poussera à faire preuve de davantage de clémence envers l’apparent sans-abri. Mais c’est là que semble commencer la mission de Borgman, dont on comprend qu’il n’agit pas seul lorsqu’il reçoit un message lui demandant si « tout est prêt », ce à quoi il répond « pas encore ». D’autres répliques comme « je joue au jardinier » ou « non, je n’ai pas encore le droit de te toucher », distillent les indices de cette mission consistant à « accroître les rangs », fortement facilitée par la capacité étrange des personnages à circuler sereinement dans la maison sans se faire remarquer, à s’offrir la sympathie des membres de la famille sans même que leurs soupçons ne les alertent sur l’identité de ces inconnus et leur intrusion dans leur espace de vie, à s’octroyer le droit de mort sur quiconque s’approchera de cette famille dont le destin repose désormais entièrement entre les mains de cette organisation mystérieuse, si mystérieuse qu’au moment où Marina tombe sur un chien dans la remise alors qu’elle cherchait Camiel, elle en vient à se demander (en même temps que le spectateur se le demande aussi!) si celui-ci est le chien !

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Mais sous ce renforcement des rangs, quelle est la véritable nature de la mission ? Que cherchent concrètement ces gens? Nous ne le saurons jamais vraiment, et c’est là que doivent commencer les interprétations. Si la symbolique religieuse est seulement abordée au début du film, l’agissement des « recruteurs » comporte quelque chose de mythologique. D’autre part, derrière le symbolisme se trouve une évocation d’un capitalisme poussé à son paroxysme et cela se retrouve dans les choix du décors et les orientations de chacune des deux figures parentales. La villa dégage une froideur déstabilisante, comme si toute vie avait été annihilée. La richesse du couple est telle qu’elle semble les avoir isolé, physiquement mais aussi humainement, du monde qui les entoure (mis à part le jardinier et la nourrice qui ne peuvent tisser que des relations de travail avec la famille, aucun ami, membre de la famille n’apparaît, et ajouté à cela la barrière physique de la forêt entre la maison et le reste du monde, on se trouve plongé dans une ambiance angoissante et étouffant de quasi huis-clos). Tout y est parfaitement symétrique, rangé de façon maladive, à l’intérieur comme à l’extérieur puisque le jardin occupe une place fondamentale dans l’intrigue du film. Espace de liaison entre la demeure et la forêt d’où viennent les cinq missionnaires, ces derniers vont se charger de le détruire complètement, sous le regard passif de la famille. La figure paternelle représente d’emblée un affront voire une menace : sa première apparition le montre tabassant le prétendu sans-abri, tout le reste du film s’applique à le présenter comme quelqu’un qui ne s’attache qu’à sa réussite professionnelle. Les bouleversements qu’il va rencontrer dans son métier, et son incompréhension face à l’implosion de sa famille, placent de film en plein cœur de la crise économique actuelle, dont les effets rampent vicieusement jusque dans les cercles les plus intimes. C’est bien sur ce terrain de la critique du capitalisme financier que Alex Van Warmerdam fait les suggestions les plus explicites, et se trahit même parfois en laissant échapper des répliquent trop expressives qui font défaut dans ce film qui cherche justement à laisser aux spectateur une entière propension à l’interprétation (on pense notamment à la scène de la femme-médecin complice de Borgman qui vient ausculter les enfants et dresser un diagnostique selon lequel « si les enfants sont malades et fatigués, c’est à cause du monde moderne ! »).

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Découlant de cette conjoncture, le film porte un regard particulier sur la place de l’épouse, Marina (Hadewych Minis) dans son couple et dans sa famille conçue de façon quasi rétrograde à tel point que le quotidien de Marina est emprunt d’ennui et de solitude (là aussi, rares sont les moments de complicité entre la mère et ses enfants, presque constamment laissés à la nourrice, et les moments d’amour au sein du couple). Les scènes où, dans la nuit, Borgman s’assied nu sur Marina et provoque chez elle des rêves dans lesquels elle se trouve confrontée à la violence de son mari (ce sont les scènes les plus directement violentes du film), la poussent à violenter son mari, à le repousser et à le détester au point de souhaiter sa mort. Il est donc évident que Marina est un maillon essentiel dans l’entreprise de Borgman.

En somme, quelle piste privilégier ? Derrière l’humour noir, la critique sociale est évidente. Sans taper sur la bourgeoisie dans l’unique but de parler des problèmes actuels, Borgman invite surtout à réfléchir au rôle des cinq missionnaires, leur entreprise mystérieuse qui sonne comme une révolte silencieuse pour faire naître quelque chose de nouveau, en remplacement à la nature nuisible de l’être humain. Borgman est donc un film fascinant autant qu’il est déroutant, et d’un point de vue purement cinématographique, il faudra également retenir le nom d’Alex Van Warmerdam comme un très grand metteur en scène, appliqué et jamais très éloigné de l’univers théâtral duquel il est originaire.

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Guillaume P.

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