L’Escale, vue par Kaveh Bakhtiari

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REALISATION : Kaveh Bakhtiari
DISTRIBUTEUR : Epicentre films
ORIGINE : Suisse, français
GENRE : Documentaire
DATE DE SORTIE : 27 novembre 2013
DUREE : 1h40

Ce n’est pas la Grèce. Ce n’est pas Athènes. L’Escale, c’est un sous-sol. C’est ce petit appartement sombre et austère qu’Amir, un Iranien détenteur d’un permis de séjour de six mois, offre à de nombreux migrants en transit : Mohsen, Rassoul, Kemran, Fashrad, Hamid, une arménienne, un jeune iranien de 17 ans, et d’autres encore… Amir leur permet, par ses actes d’un héroïsme pudique, d’avoir un refuge et d’être nourris en attendant le nouveau départ. Le film s’ouvre sur l’image du rideau accroché à la fenêtre, qui coupe la lumière, et se termine sur ce même rideau. Voilà tout l’enjeu de cette escale : sortir de l’illégalité, passer de l’autre coté du rideau pour gagner la liberté.

Né le 30 janvier 1979 à Téhéran, Kaveh Bakhtiari est diplômé en section cinéma de L’École cantonale d’art de Lausanne, en Suisse, où il réside depuis lors. Réalisateur de plusieurs court-métrages fictionnels, L’escale est son premier long, sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs cette année à Cannes, et pour lequel il a passé un an en immersion dans l’appartement de Amir. Il est intéressant de considérer la position qu’il occupe dans son documentaire. Caméra autour du coup, le film est construit à partir d’images tremblantes, comme si elles étaient parfois prises « à la dérobée ». On le suit au milieu de ces migrants, au plus proche d’eux. De grands moments de complicité et de solidarité, on bascule brusquement dans l’impatience, l’anxiété, la peur. Certains des migrants auront passé des mois voire des années à se terrer entre les murs avant de repartir. Les images cherchent à capter la réalité pour elle-même et ne pas être qu’une représentation de celle-ci, d’où la nécessité de son immersion dans le milieu qu’il cherche à montrer (encore que la mise en récit, la scénarisation et certains choix au montage peuvent questionner l’authenticité des images dans la mesure où la brutalité avec laquelle Kaveh Bakhtiari passe d’un registre à un autre amoindri la poids de l’attente, absolument fondamentale, au profit de rebondissements ponctuels bien spécifiques et parfois exceptionnels). Ainsi, le réalisateur habite chez Amir et passerait presque lui aussi pour un migrant parmi les migrants en dehors des rares moments où les autres le prennent à parti pour son rôle de réalisateur – lors d’une scène de tension dans l’appartement, l’un d’eux prononce de façon agacée « Et l’autre avec sa caméra… ». Il ne disparaît donc pas complètement derrière son propos, et le réintègre par certains moments, en particulier grâce à la présence de Mohsen, son cousin. Mohsen est le premier à apparaître à l’écran puisque c’est lui que Kaveh est venu retrouver pour débuter son tournage. On le remarque à la balafre qu’il porte autour des lèvres, qui lui fait porter malgré lui un sourire constant presque tragique qui constituera la principale barrière à la prochaine étape de son voyage. Sans rien révéler sur l’évolution du film, les épreuves que va traverser Mohsen vont amener les spectateurs à se questionner sur les ressentis du réalisateur lui-même, toujours tus, et c’est dans ces moments où il est pris à partie que le documentaire trouve sa plus grande force.

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Le film est aussi ponctué de très belles scènes où les personnages se confient, questionnent le monde actuel, notamment celle d’un débat qui témoigne de la désillusion religieuse ; si certains continuent de prier, d’autres en revanche mettent en doute ce Dieu qui ne semble avoir de miséricordieux à leur offrir que les coups de matraque des forces de police ou les emprisonnements injustifiés. L’une des scènes les plus tendres du film est sans doute celle où le groupe de migrants se rend sur la plage et rencontre un grec accompagné de sa petite fille, que chacun prendra tour à tour dans ses bras.

S’il ne cherche pas forcément l’indignation du public, Kaveh Bakhtiari ne filme pas non plus innocemment toutes ces images, que l’on pourra mettre en relations à d’autres. Au delà des images-réalité, les images-évocation s’imposent aux spectateurs, seulement deux mois après la tragédie du Lampedusa au large de l’île sicilienne pour ne citer que l’exemple le plus récent, en particulier une scène où une migrante arménienne explique sa traversée en mer sur un bateau à cour d’essence, d’une capacité de 10 personnes en transportant plus du double. Si cet événement a fait les gros titres des médias, a soulevé les questionnements de l’opinion publique sur l’enjeu des flux migratoires vers l’Europe, il semblerait que les politiques européennes restent toujours aussi restrictives sur le sujet. Si L’escale ne va pas faire changer le monde, il peut – et il devrait – travailler à un nouvel éveil des consciences. Car il est sans conteste un film profondément humain, émouvant et somme toute nécessaire pour donner des visages à ces personnes qu’on ne peut s’imaginer qu’à travers des statistiques.

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Guillaume P.

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2 réflexions sur “L’Escale, vue par Kaveh Bakhtiari

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