Who knows about Persan cats ?

 les-chats-persans-bahman-ghobadiREALISATION et PRODUCTION : Bahman Ghobadi

DISTRIBUTION FRANCE : Mars Distribution

SCENARIO : Bahman Ghobadi, Roxana Saberi, Hossein M. Abkenar

AVEC : Negar Shaghaghi, Ashkan Koshanejad, Ahmed Behdad…

MONTAGE : Hayadeh Sifayari

PHOTOGRAPHIE : Turaj Aslani

ORIGINE : Iran

GENRE : Drame

DATE DE SORTIE : 23 décembre 2009

SYNOPSIS : A leur sortie de prison, une jeune femme et un jeune homme musiciens décident de monter un groupe. Ils parcourent Téhéran à la rencontre d’autres musiciens underground et tentent de les convaincre de quitter l’Iran. N’ayant aucune chance de se produire à Téhéran, ils rêvent de sortir de la clandestinité et de jouer en Europe. Mais que faire sans argent et sans passeport ?

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Pourquoi revenir sur Les chats persans, quatre après la sortie en salle du film ?

La première raison fait directement appel à des événements récents qui ont remis au devant de l’actualité le groupe représenté à ses débuts dans le film, « The Yellow Dogs ». Deux de ses membres, le guitariste Sourosh Farazmand et le batteur Arash Farazmand, ainsi qu’un ami du groupe, le chanteur Ali Eskandarian, ont été assassinés à New York dans la nuit du dimanche 10 au lundi 11 novembre 2013 par le membre d’un autre groupe iranien de la ville nommé « The Free Keys ». Les raisons de ce geste n’ont pas été clairement établies, et ce n’est quoi qu’il en soit pas l’objet de cet article. Les membres de « The Yellow Dogs » ont été révélés par Bahman Ghobadi dans son film à travers des personnages fictionnels qui reprennent leur quotidien dans la capitale iranienne, de leur sortie de prison à leur recherche active pour constituer un groupe de jeunes musiciens, répandant illégalement au cours des soirées underground de la ville la culture rock contre laquelle les autorités publiques se battent. Les membres du groupe apparaissent même dans le film, au cours d’une scène dans laquelle ils interprète un de leurs titres, New Century. Le succès du film leur avait permis de pouvoir s’installer à New York, où ils ont continué à se produire régulièrement.

fond2Plus largement, revenir sur Les chats persans est également l’occasion de parler d’un cinéma qui, depuis sa reconnaissance internationale avec la palme d’or cannoise en 1997 décernée à Abbas Kiarostami pour Le goût de la cerise, intrigue et attise la curiosité en tant qu’il représente une fenêtre ouverte sur un régime politique opaque, et le vecteur d’une critique sociale iranienne que les réalisateurs osent parfois en mettant en péril leur propre liberté. Et c’est bien ce que Ghobadi, aujourd’hui exilé, a fait pendant le tournage de son dernier film. Après avoir collaboré avec Abbas Kiarostami en tant qu’assistant-réalisateur pour Le vent nous emportera, il a commencé à réaliser ses propres films dans lesquels il accorde à l’enfance une place centrale (notamment Un temps pour l’ivresse des chevaux en 1999 – caméra d’or au festival de Cannes 2000, Les tortues volent aussi en 2005, grand prix au festival de San Sebastian). Les chats persans est son cinquième long-métrage, le dernier en date, prix spécial du jury Un certain regard à Cannes en 2009, dans lequel il délaisse l’enfance pour aborder la quête de liberté à travers un groupe de jeunes téhéranais qui veulent s’évader d’un pays qui cherche à les réduire au silence.

En Iran, chiens et chats sont interdits dans l’espace public. Une scène du film montre Negar et Ashkan dans leur voiture, sur le périphérique, un chien sur les genoux. Ils doivent se ranger sur la bas-coté lorsqu’une voiture de police leur fait signe de s’arrêter. La discussion s’emballe lorsque le policier demande à récupérer le chien. Forcés à coopérer, les deux jeunes amis s’exécutent, et la scène se termine par un cri de Negar qui résonne encore au plan suivant, un vue globale de Téhéran. L’effet voulu par le réalisateur dans ce procédé est évident et illustre la métaphore qu’il utilise dans le titre de son film. Les chats persans ont une grande valeur, à l’image des personnages, eux aussi voués à devoir rester dans l’espace privé pour pouvoir s’exprimer et jouer de la musique.

les-chats-persans-kasi-az-gorbehaye-irani-khabar-nadareh-no-one-knows-abo-2-gComment alors, à travers son film, scander la liberté dans un régime autoritaire qui exerce de tout son poids un contrôle idéologique sur la production cinématographique nationale ? La réponse est toute simple : on ne peut le faire que clandestinement. Depuis 1979, les pouvoirs publics iraniens, pour autant loin de supprimer complètement la production cinématographique en Iran, l’ont encadrée afin qu’elle entre en adéquation avec l’idéologie islamique nationale. Quand bien même Bahman Ghobadi avait atténué sa critique sociale et traité son sujet dans le respect des textes gouvernementaux issus notamment du Ministère de la Culture et de l’Orientation Islamique né en 1982, son film n’aurait pratiquement pas été distribué en salle, comme ce fut le cas pour ses précédents films déjà cités, distribués dans une seule salle (sur près de 250!) pendant seulement deux semaines.

Le tournage des Chats persans s’est donc fait « à la sauvette » sur une période de seulement 17 jours ! Le réalisateur avait lui-même expliqué en 2009 : « J’ai été assez angoissé pendant le tournage. Nous n’avions pas d’autorisation. Les repérages puis le tournage ont été faits sur deux ou trois motocyclettes et nous avons commencé à tourner sans réelle préparation. Les scènes devaient être tournées rapidement et dans l’urgence pour que la police ne puisse pas nous repérer. Pour la scène de l’arrestation de David, nous avons dû transformer une voiture ordinaire en voiture de police, acheter des uniformes de policiers et les faire tailler sur mesure pour les comédiens. J’ai le sentiment qu’en dix-sept jours de tournage j’ai vieilli de dix-sept mois. Horribles conditions pour faire des films ! ». Les contraintes institutionnelles imposent dans ce sens un impératif dans la manière de filmer lorsque l’on se retrouve à entreprendre un tournage dans l’urgence.

Et il est vrai qu’à l’écran, cela se ressent fortement : le film de Ghobadi se transforme presque en clip musical dès lors que les groupes se mettent à jouer. S’accumulent alors une multitude de prises de vue de Téhéran au cadrage souvent hasardeux et précipité. Le manque de moyen est lui aussi saisissant à l’écran, en particulier dans la scène finale de la fête illégale où l’effet des flash paraît ridiculement peu crédible. Plus qu’une critique négative telle qu’elle avait été formulée par les Cahiers du Cinéma lors de la sortie du film en 2009, le manque de moyen et l’urgence du tournage doivent être mis au service même de ce que le cinéaste veut nous montrer : la liberté artistique comme « dérive » de la norme, qu’il s’agisse de la musique entreprise par ses protagonistes ou de son travail en tant que réalisateur.

les-chats-persans-kasi-az-gorbehaye-irani-khabar-nadareh-no-one-knows-abo-1-gMalgré les défauts, Ghobadi ouvre une brèche sur le quotidien à Téhéran, ville qu’il a parcourue caméra à l’épaule, qu’il capte à partir des toits lorsqu’il ne s’aventure pas dans les rues. Un film courageux qui traite parfois avec légèreté d’un sujet tout à fait sérieux : en témoigne une scène filmée à la dérobée, à travers l’entrebâillement d’une porte, dans laquelle Nader, un personnage bavard qui apporte tout son soutien pour permettre aux deux personnages principaux de quitter l’Iran, se retrouve au poste de police et en vient dans toute son ironie à pleurer et baiser la main de l’agent de police pour que sa peine de 80 coups de fouets soit retirée et que son amende réduite.

En somme, Les chats persans est un film aussi divertissant qu’enrichissant, aussi fascinant qu’étonnant, qui se regarde plus facilement grâce à sa vivacité qu’un film d’Abbas Kiarostami, lent et exigeant. Dans notre volonté de projeter un film iranien en novembre dernier, nous avions opté pour A propos d’Elly de Asghar Farhadi puis hésité à le remplacer par le film de Bahman Ghobadi étant donné que les artistes dont il est question avaient été portés disparus l’avant-veille. Quoi qu’il en soit, nous vous le recommandons vivement, et en attendant, nous vous proposons de découvrir la très belle bande originale qui en fait toute l’identité.

Playlist Les chats persans

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Guillaume Perret.

Source : Politique du cinéma iranien : de l’ayatollah Khomeiny au président Khatami, Paris, CNRS, Editions, 2004, « Une politique publique du cinéma. Le cas de la république islamique d’Iran », Politix, volume 16, n°61/2003 pp151-178

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