Bobines d’Or 2013 – Le verdict de Bobinophile

Il y aura la 39ème cérémonie des Césars le 28 février prochain. Il y aura la 86ème cérémonie des Oscars le 2 mars prochain. Et il y a, maintenant, les Bobines d’Or ! Les membres de l’association Bobinophile ont voté pour déterminer les moments marquants de cinéma de l’année 2013, qu’il s’agisse de catégories spécifiques, ou du classement général des 5 meilleurs films français et des 10 meilleurs films de l’année, toutes nationalités confondues. Verdict.

MEILLEUR SCENARIO DE L’ANNEE

  1. La Vénus à la fourrure (Roman Polanski et David Ives)
  2. Django Unchained (Quentin Tarantino)
  3. Frances Ha ! (Noah Baumbach)

la-venus-a-la-fourrureMEILLEURE MISE EN SCENE DE L’ANNEE

  1. Gravity (Alfonso Cuaron)
  2. La vie d’Adèle – Chapitres 1 et 2 (Abdellatif Kéchiche)
  3. The Master (Paul Thomas Anderson)

GRAVITYMEILLEURE ACTRICE DE L’ANNEE

  1. Adèle Exarchopoulos, pour La vie d’Adèle – Chapitres 1 et 2 de Abdellatif Kéchiche
  2. Cate Blanchett, pour Blue Jasmine de Woody Allen
  3. Veerle Baetens, pour Alabama Monroe de Felix Van Groeningen

21052668_20131024165304151MEILLEUR ACTEUR DE L’ANNEE

  1. Leonardo DiCaprio, pour Le loup de Wall Street de Martin Scorcese
  2. Joaquin Phoenix, pour The Master de Paul Thomas Anderson
  3. Jamie Foxx, pour Django Unchained de Quentin Tarantino

21047526_2013100811350746MEILLEUR PREMIER FILM

  1. Les garçons et Guillaume, à table !, de Guillaume Gallienne
  2. Rêves d’or, de Diego Quemada-Diez
  3. L’Escale, de Kaveh Bakhtiari (voir une critique écrite pas un membre de Bobinophile)

21053873_20131030102745021REVELATION DE L’ANNEE

  1. Adèle Exarchopoulos, pour La vie d’Adèle – Chapitres 1 et 2 de Abdellatif Kéchiche
  2. Tye Sheridan, pour Mud de Jeff Nichols
  3. Marine Vacht, pour Jeune et Jolie de François Ozon

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MEILLEURE MUSIQUE DE FILM DE L’ANNEE

  1. Alabama Monroe (The Broken Circle Breakdown) – Découvrir ou redécouvrir un extrait musical du film ici.
  2. Inside Llewyn David (T Bone Burnett) – Découvrir la playlist ici.
  3. Django Unchained (Artistes divers) – Découvrir la bande originale ici.

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CLASSEMENT DES 5 MEILLEURS FILMS FRANÇAIS DE L’ANNEE 2013

5

La Vénus à la fourrure, de Roman Polanski

21044238_20130926103627025Polanski commence son film comme il le termine, en accompagnant le spectateur dans le théâtre, et en le ramenant jusqu’à la sortie. On vit, entre les deux, un moment de spectacle en temps réel, et quel spectacle, quel exercice de style ! La Vénus à la fourrure est un huit clos autour de deux personnages qui font sans cesse évoluer (et s’amincir) les frontières entre le cinéma et l’univers théâtral par des procédés de mise en scène ultra-subtiles, entre les acteurs, les personnages du film qu’ils incarnent et les personnages du roman de Sacha Masoch qu’ils incarnent également (Amalric impressionne encore une fois par sa sincérité, et Seignier, en déesse qu’elle est, parvient à incarner 30 personnages en un seul film, ce pour quoi on peut confirmer qu’elle a amplement réussi à faire quelque chose de grand avec son mari). L’évolution de l’intrigue enchaîne les renversements de situation, inverse les jeux de pouvoir et détrompe les apparences (car c’est bien là le point crucial de l’intrigue). Et Polanski excelle là où il avait pu décevoir avec Carnage, en atteignant un climax final qui colle au fauteuil et nous fait sortir de la salle en nous ayant donné l’impression d’avoir vu un tas de choses : une romance, une comédie, un thriller psychologique, une pièce de théâtre… Oui tout ça à la fois… Et en prime, l’une des scènes les plus drôles qu’on aura vue cette années, à savoir Emmanuelle Seignier qui force pour essayer de mettre des talons aiguille à Mathieu Amalric. Brillant ! Voir une critique rédigée par un membre de Bobinophile.

4

L’inconnu du Lac, de Alain Guiraudie

21004691_20130510142030492Un huit-clos à ciel ouvert qui, sur le papier, ne devait sûrement pas vendre du rêve et qui pourtant, sur écran, impressionne par la totale maîtrise de la mise en scène, à tel point qu’au delà des acteurs brillants de simplicité, le lac et le bois deviennent des personnages à part entière évoluant au fil de l’histoire (caméra immobile, plan fixes sur la nature, lumière à la fois très solaire et très tamisée, toujours naturelle…). Maîtrise parfaite également de la temporalité, et sur ce plan, Guiraudie jongle avec les différentes heures du jours, et lorsque le crépuscule arrive, ce film basé tout d’abord sur l’amour-passion, l’homosexualité et la sensualité se transforme en thriller impitoyable qui jusqu’au dernier moment porte le spectateur à un point de nervosité qu’on attend rarement d’un film si minimaliste. Là où le film excelle également, c’est bien dans sa raisonnante politique. S’il ne cherche pas la moindre provocation – les scènes de sexe brutes relèvent d’une volonté de Guiraudie d’aller au fond de son sujet, et d’approfondir son regard sur les choses comme pour donner une approche frontale de ce lieu de rencontre –, à l’heure où les débats vont bon train, le lac est ici le reflet de la liberté tant parce qu’il se réserve à la communauté homosexuelle que parce qu’au sein même de celle-ci, l’intimité n’a pas lieu d’être. En cela, le personnage du policier comme élément intrusif à cet univers clos est extrêmement intéressant à analyser. En somme, un film dont chaque aspect, qu’il relève du social, de l’amour, de l’érotisme, du sexe, de l’angoisse, du doute, de la mort, du politique, participe à sa complétude.

3

Suzanne, de Katell Quillévéré

21054668_20131104112052523La temporalité du film, qui retrace la vie de Suzanne et de sa famille sur 35 ans en seulement 1h34 peut parfois donner l’impression d’un traitement en accéléré un peu expéditif qui nous empêche à certains moment de saisir pleinement une scène. Mais c’est aussi ce qui permet au film d’acquérir toute sa densité et de conserver sur la durée une grande pudeur que la jeune réalisatrice a défendue lors de sa venue à Lyon en décembre dernier, et il est difficile de résister au charme du film, dans lequel chacun pourrait y trouver un certain reflet. L’histoire de Suzanne, cette jeune fille complètement irresponsable mais pleine d’amour, est l’occasion de nous faire réfléchir sur les choix auxquels chacun peut être confronté pour y répondre de manière plus ou moins réfléchie et sur la façon dont on encaisse les conséquences. Hormis une scène qui peut faire douter, Katell Quillévéré fait évoluer l’intrigue familiale sans jamais porter de jugement sur ses personnages, tous magnifiques de sensibilité, et tous magnifiquement interprétés. Par son sens du détail et de la générosité, nul doute que Katell Quillévéré est une réalisatrice à suivre…

2

Le passé, de Ashgar Farhadi

20540905Malgré la nationalité iranienne du réalisateur, nous avons accepté de comptabiliser Le Passé comme film français à part entière – l’histoire se déroulant en France, avec des acteurs majoritairement français – ce que l’académie des Césars a aussi admis, en se penchant davantage sur des critères de financement. L’arrivée de Farhadi dans le monde du cinéma français est à double tranchant. En se détachant de son pays d’origine, il perd la force politique de son cinéma pour se concentrer sur l’intime. L’immersion au cœur de cette famille rongée par un passé brutal qui justifie tout le contenu du titre, si elle est totale, laisse un peu sur sa faim après le chef d’œuvre d’il y a trois ans – Une Séparation – au risque même de ne pas échapper à quelques longueurs sur la fin. Pour autant, le cinéma français ne peut que se féliciter de la venue de ce talentueux réalisateur iranien pour lui redonne tout son goût. Car là où Farhadi impressionne, c’est dans sa capacité à cerner au plus près les personnages, dans sa mise en scène magnifiquement mise en lumière, dans les décors et dans les costumes qui ne nous aurons jamais autant fait sentir, nous aussi, aussi proches des personnages, habités prodigieusement par des acteurs qui n’hésitent pas à aller aux bout de leurs émotions, Bérénice Béjo, prodigieuse, en tête.

1

La vie d’Adèle – Chapitre 1 et 2, de Abdellatif Kéchiche

20508239Voir la critique du film un peu plus bas.

CLASSEMENT GENERAL DES 10 MEILLEURS FILMS DE L’ANNEE 2013

10

Cloud Atlas, de Lana Wachowski, Tom Tykwer et Andy Wachowski

CLOUD ATLASCloud Atlas est une véritable prouesse non seulement scénaristique, mais aussi technique et esthétique. Un film inclassable, qui se place à la croisée des genres et des histoires. De la science-fiction futuriste au film historique, en passant par le policier et la romance, cette œuvre parvient à garder une grande cohérence et à captiver son public. Les personnages et les temporalités s’entremêlent au sein de ces six histoires, six fragments qui nous parlent avant tout de la condition humaine, ses instants de grâce et de faiblesse. Le tout est bercé par une sublime bande-originale.

9

La Grande Bellezza, de Paolo Sorrentino

21011351_20130610114545048En compétition à Cannes, il est nécessaire de préciser que parmi notre classement, La Grande Bellezza est de loin le film qui aura le plus divisé les membres de Bobinophile. Pour les uns, il englobe les errances et déchéances dans une Rome fellinienne mythifiée où demeurent les regrets et l’inconnu de l’existence. Sorrentino prend tout à contre-pied, il nuance, il désamorce tout le temps là où l’on attendait qu’il se contente de la facilité. L’annonce de la mort de l’amour de jeunesse transforme définitivement le personnage principal qui ne cessera ensuite de vouloir nager à contre-courant, de taper contre des murs, de chercher un sens là où il n’y en a plus. Pour d’autres, Sorrentino dresse un portrait désillusionné voire inquiétant de son pays sous l’ère post-berlusconienne en s’inspirant des grandes œuvres de Fellini… Mais n’est pas Fellini qui veut ! 

8

A touch of sin, de Jia Zhang Ke

21054833_20131104153605148Portrait de la Chine d’aujourd’hui, écorchée et à vif, à travers plusieurs protagonistes dont les chemins se croisent inconsciemment. A travers des paysages ternes, mornes et moroses, le réalisateur dresse un œuvre à charge éminemment politique : de l’aliénation du peuple chinois à la corruption des classes supérieures en passant par une démonstration âpre de la condition des femmes et bien d’autres thèmes, Jia Zhang Ke prend tout, accuse tout, s’indigne avec une telle force qu’on ressort glacés et choqués de la salle. Les conséquences d’un tel système sur l’intime ne sont pas seulement montrées à travers leurs actes de derniers recours d’une violence extrême, mais aussi à travers le regard, le propos, ce sentiment d’abandon de soi face à la puissance de tout un système. L’un des films les plus puissants de l’année, sans aucun doute !

7

Inside Llewyn Davis, de Ethan et Joel Coen

1377500922Dans une atmosphère tamisée qui aplatit tout contraste de couleur, comme pour rappeler la platitude de l’existence, les frères Coen retrouvent à notre plus grand plaisir l’inspiration pour laquelle ils avaient été palmés d’or en 1991 avec Barton Fink (sans l’égaler malgré tout). L’ouverture donne le ton : performance magnifique d’un artiste dont le talent en a inspiré beaucoup, mais jamais reconnu pour cela de son vivant, avec une chanson répétant à chaque refrain « pendez-moi ». La maîtrise parfaite du film par les deux réalisateurs, tant sur le terrain de la mise en scène que du scénario, pose le spectateur dans une situation d’empathie profonde sans jamais pour autant l’enfermer dans l’embarras ou dans le larmoyant, ce que l’on doit à une retenue constante, une grande pudeur dans le traitement des personnages et dans leur interprétation par un casting de premier choix, qui nous révèle Oscar Isaac, débordant de tendresse. A la filmographie des frères Coen déjà bien remplie, s’il n’est pas le plus grand, Inside Llewyn Davis est de loin le film le plus beau et le plus généreux. Ce voyage musical, qui s’étire sur une semaine seulement de la vie du personnage, sonne comme une enquête métaphysique qui s’enrichit d’autant plus qu’on cherche à passer outre l’enveloppe esthétique et l’apparente simplicité du récit, où la réflexion pousse une nouvelle fois très loin l’idée de vanité à travers cet être incompris qui doit se contenter de « simplement exister ». Une grande leçon de cinéma, mais avant tout, de partage qui pourrait toutefois être nuancée par la nécessité de préciser que par la recherche de quelque chose de plus consensuel, les frères Coen abandonne la radicalité qui caractérise leur cinéma depuis plus de 20 ans, et qu’on pourrait parfois regretter. Voir une critique écrite par un des membres de Bobinophile.

5 ex-aequo

The Master, de Paul Thomas Anderson

20204389A l’heure où nous apprenons la disparition de Philip Seymour Hoffman, grand acteur oscarisé en 2006 pour Truman Capote, nous classons l’un de ses derniers films dans lequel il donne la réplique à Joaquin Phoenix dans les 5 meilleurs films de l’année 2003. Une modeste façon de lui rendre hommage, à laquelle nous vous proposons d’ajouter la lecture d’une critique du film par l’un de nos membres en cliquant ici.

5 ex-aequo

Mud, de Jeff Nichols

20514509Unanimité des membres de l’association sur ce très beau film du réalisateur du déjà très remarqué Take Shelter (2011). Avec ce dernier film en compétition à Cannes en 2012, ce qui est certain, c’est qu’à seulement 35 ans, Jeff Nichols s’impose sans mal au bout de seulement trois films comme l’un des grands cinéastes de sa génération. Le cadre de l’Amérique profonde choisi pour Mud est incroyablement cinégénique, et la mise en scène d’une grande pureté ne fait que l’embellir. On suit donc, sur ces rives troublées du Mississippi, les errances d’un enfant en quête de nouveaux repères, et partant de là, chaque virage que prend le scénario a la vertu de nous présenter un récit universalisable, abordant avec une grande justesse les thèmes de l’enfance, de l’entraide et surtout de l’amour. Si le personnage même de Mud est particulièrement bien écrit, ce qui le rend d’autant plus fort est son rôle de tremplin pour le personnage d’Ellis qui domine toute la trame scénaristique, avec une sensibilité inouïe. Très touchant.

4

Alabama Monroe, de Felix Van Groeningen

20462996S’il n’est pas dénoué que quelques défauts qui s’immiscent de temps à autres dans le récit, Alabama Monroe est l’un des film de l’année 2013 qui nous aura touché en plein cœur par sa grande générosité qui n’a d’égal que son immense sensibilité. Le réalisateur de La Merditude des Choses nous offre les meilleurs moments d’un couple, et les plus tendus, en y ajoutant une lutte contre la maladie de leur petite fille, et une narration hautement fondée sur la musique qui s’insère à chaque moment comme l’homologue des sentiments des protagonistes, parfois bouleversants et souvent magnifiquement composés. Le choix des acteurs n’a en cela pas été anodin, et n’étant pas de cette profession au départ, on lèvera notre chapeau à cette capacité qu’il auront eu à nous émouvoir pendant ces deux heures…

3

Django Unchained, de Quentin Trantino

20245223Est-il nécessaire d’en parler une nouvelle fois ? Sorti en début d’année 2013, ressorti lors du festival Lumière, Django unchained a été l’un des grands moments cinématographiques de l’année, comme presque à chaque fois que le bonhomme sort un nouveau film, ce fou presque devenu lyonnais qui, dans la veine d’Inglourious Basterds, reprend un épisode sombre de l’Histoire pour s’en amuser, se défouler comme il sait si bien le faire, et c’est tout simplement jouissif ! Il s’est imposé à nouveau comme un très grand dialoguiste et a confirmé une nouvelle fois son style, et de surcroît, il le fait en reprenant brillamment les codes du western italien. Un grand moment qui nous rappelle pourquoi on aime le cinéma.

2

Gravity, de Alfonso Cuaron

GRAVITYGravity semble être en 2013 ce que L’Odyssée de l’Espace était en 1968, à savoir un pas de géant qui propulse le cinéma vers son avenir. Monumental dans l’expérience sensorielle qu’il provoque, ce voyage dans l’espace nous secoue autant qu’il nous scotche au fauteuil, nous enferme dans cette immensité et nous fait ressentir l’oppression maximale, comme si simultanément, nous nous trouvions nous aussi en manque d’oxygène. Les contrastes sonores sont fondamentalement efficaces, entre le silence de l’infini et la brutalité des chocs, et cela participe pleinement à renforcer la tension pendant ces 1h30 de haute voltige. L’expérience visuelle, d’autre part, est unique. Séjour au dessus de la terre, l’image est sublimée là aussi les contrastes de lumières, et on se trouve à être comme les deux personnages en prenant part au spectacle de l’univers… La beauté de la photographie est mise en abîme par une 3D qui n’avait pas retrouvé son sens plein depuis Avatar. Mais si on pouvait déjà s’attendre à tout cela, la surprise vient de l’analyse de l’humain perdu dans l’immensité, à travers le portrait d’une femme confrontée à la menace de sa propre mort. « Ne rien lâcher » souligne l’accroche du film. On comprend bien qu’il ne s’agit pas seulement de ne rien lâcher d’un point de vue matériel, même si cela est vital, mais Alfonso Cuàron se situe bien plus au niveau de l’état d’âme de ses personnages, et en particulier le personnage de Ryan (Sandra Bullock, qui sera le seul bémol pour ceux qui n’adhère pas à l’actrice…), point de liaison entre le proche et le lointain, qui dans la panique, se trouve à devoir choisir entre se battre pour survivre ou lâcher prise… Une combinaison d’éléments qui peuvent se se résumer : immense.

1

La vie d’Adèle – Chapitres 1 et 2, de Abdellatif Kéchiche

21035935_20130903173858999 On ne peut pas vraiment dire que la surprise soit grande… La vie d’Adèle est le film dont l’écho a retenti le plus longtemps et le plus intensément cette année. Sans aborder la polémique autour des méthodes du réalisateur qui en ont un peu terni l’image car l’important n’est pas là, La vie d’Adèle est sorti grand gagnant de la compétition lors de la dernière édition du Festival de Cannes, puisqu’il a été auréolé de la palme d’or à l’unanimité du jury. Unanimité des critiques également quelques mois plus tard, lors de sa sortie le 9 octobre 2013. La vie d’Adèle concoure dans 8 catégories pour la prochaine cérémonie des Césars qui se tiendra fin février (dont notamment les catégories meilleur film, meilleur réalisateur, meilleure actrice pour Léa Seydoux et meilleur espoir féminin pour l’incroyablement naturelle Adèle Exarchopoulos). Déjà césarisé pour deux de ses précédents films (L’esquive en 2005, La graine et le mulet en 2008), on peut largement s’attendre à ce qu’Abdellatif Kéchiche reparte une nouvelle fois avec le césar du meilleur film, et nous l’espérons fortement (ne dit-on pas jamais deux sans trois?).

Aujourd’hui, le film a dépassé le million d’entrées en salle et en cela, il est l’exemple parfait d’un cinéma qui sort d’une catégorisation péjorative de « film de festival » qui en ferait nécessairement une œuvre ennuyeuse et trop exigeante, car le point de concordance entre cinéma d’auteur et succès en salle a bel et bien été atteint. Alors quelle a été la recette de ce chef d’œuvre ?

Librement inspiré de la bande dessinée de Julie Maroh publiée en 2010, « Le bleu est une couleur chaude », La vie d’Adèle témoigne de son objectif rien que si l’on reconsidère le choix du titre : le personnage de Clémentine dans la BD devient Adèle, prénom de l’actrice qui l’interprète, et Kéchiche ambitionne d’en montrer « la vie » sur quelques années (le film est divisé en deux parties séparées par une ellipse temporelle de seulement quelques années). De fait, la volonté de réduire à rien la frontière entre la fiction et la réalité donne un résultat encore plus convaincant qui nous transporte au plus près d’Adèle, de toutes les émotions qui l’habitent. C’est une caractéristique propre au cinéma de Kéchiche que de nous amener à nous questionner sur le naturel des scènes tournées, à tel point que celui-ci prendrait le pas sur le jeu d’acteur, ce qui repose en grande partie sur l’improvisation de certaines scènes, des scènes « banales » au cours desquelles Adèle dort à la scène fondamentale de la rupture entre Adèle et Emma. Cette méthode de tournage renforcée par une mise en scène qui capte les visages et les émotions au plus près, lors de longs plans rapprochés, tend à démontrer une forme de « vérité cinématographique », troublante et déstabilisante en ce qu’elle engage le spectateur dans des images-reflet et permet une introspection constante qui ouvre la voie à l’identification. Au final, le film en vient à se révéler comme une entreprise qui a l’ambition de tout prendre sur son passage, des actes quotidiens les plus insignifiants à des thèmes universels, de tout traiter et de tout transcender. Et c’est bien là que le titre prend tout son sens.

21052670_20131024165306776Loin d’être un film militant sur la question de l’homosexualité, comme certains ont pu l’affirmer à tord dans le contexte que l’on connaît, c’est l’amour qui est saisi sous tous ses aspects, des plus réconfortants aux plus destructeurs, et à travers ce thème dominant que Kéchiche maîtrise de bout en bout, il fait de son œuvre un film d’apprentissage de la vie. Le film cherche à saisir pleinement l’évolution de son personnage principal, son processus de maturation entre l’enfance, l’innocence et l’âge adulte, et la transition se fait parfois brutalement. Dans cette évolution, la musique, toujours subtilement insérée, jamais « au-dessus » du film, traduit la mélancolie de la vie d’Adèle, en particulier l’instrument qui recouvre le moment fondamental de la rencontre ainsi que la scène finale du film (le hang). Au delà de l’amour et avec lui, Kéchiche filme les corps et la passion qui unit Adèle et Emma, peut être même de façon gênante, ce qu’on lui connaissait déjà d’avant. Pour ne mentionner que quelques exemple, on peut citer la longue scène finale de La graine et le mulet dans laquelle Rym (Hafsia Herzi), pour contenter une foule impatiente, en vient à pratiquer une danse orientale dont le divertissement tourne à l’indécence. De même, dans son film le plus sentencieux, Vénus Noire (2010), sa caméra ne cesse d’éprouver le spectateur en filmant le corps meurtri de Sara (Yahima Torres), la Vénus Hottentote ramenée d’Afrique du sud et instrumentalisée comme animal de foire au vue de ses caractéristiques physiques étonnantes, sinon fascinante, pour l’époque coloniale. Une nouvelle fois dans La vie d’Adèle, Kéchiche filme les corps jusque dans les moments les plus intimes de la relation entre Adèle et Emma, et notamment au cours de cette longue scène sexuelle qui aura fait débat, car en effet, dans ce rapport passionnel porté à l’écran pendant non moins de sept minutes, on pourrait légitimement y lire une forme de trahison du film qui se perd sur des sentiers qui l’éloignent de la sensualité qui en faisait la beauté, pour tendre vers quelque chose de plus abrupte et risqué. Pour autant, si cette scène précise pêche par sa longueur et éprouve le spectateur, elle n’en est pas moins nécessaire pour dépeindre le processus dont il est question dans l’apprentissage de la vie par Adèle, d’autant plus que cette scène est intéressante dans la mesure où elle contraste le premier rapport sexuel d’Adèle avec son premier compagnon, à l’issue duquel on retrouve une Adèle vide et égarée.

Pour autant, La vie d’Adèle est-il dénué de toute forme de militantisme ? Le terme est discutable, mais quoi qu’il en soit, Abdellatif Kéchiche va chercher dans le domaine social une réponse au décalage entre Adèle et Emma, décalage qu’on pourrait interpréter quasiment de manière fataliste dans l’issue de leur relation. Le plus gros contraste se remarque dans la comparaison des familles respectives d’Emma et d’Adèle. La première, artiste aux cheveux bleus qu’on pourrait catégoriser comme « bobo », introduit Adèle auprès de sa mère et de son beau-père lors d’un dîner où ces derniers sont présentés comme deux intellectuels qui, sans rejeter les ambitions d’Adèle complètement, ne comprennent pas forcément sa volonté de devenir enseignante. Les sujets de conversations abordés sont bien loin de ceux beaucoup plus terre-à-terre lorsque c’est au tour d’Adèle de présenter Emma à ses parents (non pas comme sa petite-amie mais comme une personne qui l’aide pour ses cours de philosophie). Et comme le veut la coutume familiale, on savoure goulûment un plat de spaghettis bolognaises que Adèle reproduira pour les amis d’Emma lors d’une scène remarquable qui témoignera la rupture sociale infranchissable entre les deux milieux, Adèle venant finalement de la classe moyenne, Emma d’un milieu plus aisé. L’aspect le plus pessimiste de film réside dans l’incompréhension mutuelle qui éloigne les deux personnages l’un de l’autre de façon presque subie. Le récit d’Abdellatif Kéchiche aborde donc tout une dimension sociale très contemporaine qui doit être pleinement intégré dans l’étude de l’évolution de la relation amoureuse.

21045682_20131001154042413On pourrait en parler encore longtemps, nous avons déjà énormément critiqué et débattu du film, et pourtant les pistes de lecture semblent intarissables, ce qui nous montre la richesse et l’intelligence d’un tel film, difficilement appréhendable à chaud tant il est dense, et qu’il est nécessaire de revoir pour en saisir toute la subtilité. Voilà donc le grand film de cette année 2013. Une invitation au cinéma dans ce qu’il a de plus beau à offrir, un cinéma total.

L’équipe de Bobinophile

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