The Grand Wes Anderson à Lyon – critique et interrogations au réalisateur

Mardi soir avait lieu une double avant-première du nouveau né de Wes Anderson, The Grand Budapest Hotel, très attendu après le succès de son précédent film, Moonrise Kingdom présenté en ouverture du Festival de Cannes en 2012. Ce Grand Budapest Hotel nous faisait d’autant plus saliver qu’il avait été sacré Grand Prix du Jury à la dernière édition de la Berlinale, quelques jours plus tôt. Double avant-première donc puisque le film était présenté le même soir au Comoedia puis à l’Institut Lumière, l’occasion pour le réalisateur de recevoir sa plaque sur le Mur des Cinéastes de la rue du Premier Film et pour le public de lui poser quelques questions.017555

Synopsis

Gustave H, concierge d’un célèbre hôtel européen et grand séducteur, se retrouve légataire d’un tableau de la Renaissance d’une grande valeur d’une de ses défuntes conquêtes. Gustave devra échapper aux griffes de la famille qui compte bien récupérer l’oeuvre et entrainera dans sa course le nouveau garçon d’étage de l’hotel, Zéro Moustafa, qui deviendra son protégé et son plus fidèle allié dans cette fuite. Sortie en salle le mercredi 26 février 2014.

Notre avis sur le film

Avec un casting 10 étoiles, mais pas forcément utilisé à bon escient – la plupart des noms mis en avant sur l’affiche ne sont en fait que des caméos de quelques secondes, des clins d’oeil à ce qu’on pourrait appeler la « Famille Anderson », autant d’acteurs proches du réalisateur –, le film avait de quoi nous réjouir. Mission accomplie pour certains, déception pour d’autres. Quelques explications.Digital Fusion Image Library TIFF File

De péripéties cocasses en situations absurdes, Wes Anderson reste fidèle à lui-même dans la précision et la générosité qu’il accorde à chacun de ses plans, à travers lesquels, c’est indéniable, on ressent la maîtrise presque maniaque du réalisateur qui place 1000 idées par scène. Comme nous avions pu l’expérimenter avec ses précedents films, c’est un nouveau spectacle visuel qu’il nous offre en plus de nous tendre la main et nous proposer un retour vers l’enfance. L’alliage des couleurs qui explosent à nos yeux – criardes, pastel et formant pourtant un ensemble très uniforme – avec une musique très présente confirment une nouvelle fois l’identité cinématographique du réalisateur, à laquelle on peut aussi affilier une mise en récit et en dialogue qui repousse les limites de l’absurde.

Mais ce n’est pas sur le terrain de la technique qu’on attendait Wes Anderson, car celui-ci a déjà eu bien des occasions de prouver à travers cela son talent. En compétition à Berlin, nous avons pu lire des premières critiques absolument dithyrambiques. Mais lorsque l’on gratte le vernis, on peut trouver les failles d’une œuvre finalement « trop » maîtrisée à tel point qu’elle cadenasse d’autres portes, et ce penchant mécanique de cette mise en scène millimétrée s’impose comme un affront à l’émotion. De la même manière, le film s’homogénéise dans un rythme effréné qui n’accorde que peu d’importance aux ruptures qu’il insère, pourtant fondamentales (les « pauses » du personnage incarné par Willem Daffoe, la fuite lente de Gustave H. dans les escaliers de l’hôtel…), et nous oblige à nous adapter sans quoi l’attention se perd.

Inspiré de l’oeuvre de Zweig, The Grand Budapest Hotel s’articule dans un double rapport à l’Histoire : une référence à un passé glorieux en décrépitude reflété à travers les lieux, et plus symboliquement le tableau de la Renaissance qui fait l’objet de toutes les convoitises, et un avenir qui le rapproche précipitemment vers le nazisme. Sous les métaphores et l’ironie avec laquelle Wes Anderson compose, le poids du tournant de l’histoire est saisi à travers une jovialité louable mais la gravité de la situation n’est pas suffisamment saisie et soulève toujours la question de la proportion qu’il devrait y avoir entre la forme est le fond. Car force est de le constater, et avec regret, l’originalité andersonienne manque en tout cas pour The Grand Budapest Hotel d’une clé qui lui permettrait de le soustraire à son opacité.

En somme, ce nouveau cru certainement trop attendu et trop surestimé, n’est pas le chef d’oeuvre tant attendu. Il reste cependant une œuvre tout à fait recommandable profondément ancrée dans l’univers du réalisateur, belle et drôle d’absurdité, à travers laquelle celui-ci fait preuve… de panache !Digital Fusion Image Library TIFF File

9 questions à Wes Anderson

Les questions suivantes ont été posées lors de l’avant-première du film, au Comoedia, mardi 18 février dernier.

Pour commencer, d’où est venue l’idée de ce film, The Grand Budapest Hotel ?

Wes Anderson : Deux choses, d’abord le personnage joué par Ralph Fiennes, M. Gustave est inspiré d’un ami à moi. Et si il était avec nous ce soir, vous verriez à quel point ils se ressemblent. Il ne travaille pas dans un hôtel mais on a « emprunté » sa personnalité pour créer le personnage. Et l’autre source d’inspiration c’est que depuis 5-6 ans j’ai découvert les romans de Stefan Zweig. Ce film n’est pas une adaptation du travail de S. Zweig mais j’ai voulu m’inspirer de son œuvre, de faire quelque chose qui y ressemble, même si à l’arrivée le film ne ressemble pas vraiment à du Stefan Sweig.

Vous avez un traitement des couleurs très particulier. Comment choisissez-vous quelle couleur ira avec quelle idée ?

Je voulais que le décor dans le flashback ressemble à un gros gâteau de mariage. Je me suis aussi inspiré de l’univers des années 50 américaines. Visuellement, je voulais créer une sorte de mini-monde, de fable. J’essaye de partir de situations hors du commun et de les rendre crédibles. Et pour le thème dans les années 60 au début du film, l’idée c’était de s’inspirer plutôt de l’architecture communiste. La colorimétrie était inspiré d’objets américains des années 70, par exemple le téléphone.GHB_7195 20130213.CR2

Où avez-vous trouvé l’Hôtel ?

On a cherché en République Tchèque, en Autriche à Vienne et finalement on l’a trouvé à Görlitz dans la Saxe, à la frontière avec la République Tchèque justement. Pour les scènes dans le hall de l’hôtel on a tourné à l’intérieur d’un grand magasin : le Görlitze Warenhaus.

Comment avez-vous choisi la musique ?

Le compositeur est un français justement (Alexandre Desplat ndlr). On a utilisé la thérémine et la balalaïka qui évoquent une ballade hivernale.

Seriez-vous tenté de réaliser un film en 3D ?

C’est drôle que vous me demandiez cela parce qu’il n’y a pas longtemps je regardais des photos de Jacques-Henri Lartigue. Elles avaient un relief, une profondeur ! C’était de vieilles photos et elles contrastaient totalement avec mon intérêt pour la technologie mais je me suis dit que cela me plairait de faire un film en 3D oui. Enfin disons… en 2D et demi (rires).

Avez-vous suivi un découpage précis ?

La construction du film est très précise, oui. Il n’y a parfois aucun décor en dehors du plan car je construis seulement ce qui va rentrer dans le cadre, rien ne dépasse. Je fais ensuite une pré-visualisation animée. Le tournage se fait très vite, ça donne parfois un sentiment chaotique mais les acteurs finissent par reprendre le pouvoir.

Comment avez-vous choisi vos acteurs ?

Ralph Fiennes, je savais déjà lors de l’écriture que c’était lui que je voulais. Je le connaissais depuis 5 ou 6 ans et j’avais envie que ce soit lui car c’est un acteur puissant mais ici c’était délicat car il s’agit d’un rôle comique assez inattendu pour lui. Cela dit je ne vois pas qui d’autre j’aurais pu prendre. Il en a fait quelque chose de vrai, de vivant. Le seul rôle difficile à caster finalement c’était celui de Zéro. On avait vraiment une volonté de découvrir quelqu’un. On a donc cherché au Moyen-Orient et on a fini par le trouver à… Anaheim, en Californie, là où il y a Disneyland ! (rires) Pour les autres, j’avais déjà travaillé avec eux. On a vécu tous ensemble dans l’hôtel pendant plusieurs mois. On voulait vraiment s’amuser. On avait un très bon cuisinier sur le tournage, ça m’a permis d’économiser des millions de dollars en salaires pour mes acteurs ! (rires)

Concernant les acteurs français, j’étais fan d’eux. Matthieu Amalric avait été la voix française de Mister Fox avec Isabelle Huppert et je l’adore. Léa Seydoux, je l’avais vu dans Belle Epine. J’avais déjà travaillé avec elle pour une pub et je l’avais trouvé très douée. Je me suis dit que j’allais essayé de la convaincre de jouer ce rôle de domestique.Digital Fusion Image Library TIFF File

Pourquoi avoir choisi de tourner en format 4:3 ?

J’ai toujours voulu utiliser le « ratio académique » qui est le format le plus ancien au cinéma. On ne voit que le haut du corps, ça me fait penser à de vieux films avec des acteurs comme Humphrey Bogart. A l’époque, il m’a été très difficile de faire accepter ce format mais aujourd’hui avec le numérique, je fais ce que je veux. Par exemple, si je veux changer des choses, je les change. J’ai vu le film par étape. Il a été tourné sur pellicule et j’ai utilisé des effets à l’ancienne comme pour les séquences d’animation par exemple. Mais on peut tout retoucher avec le numérique. Pour l’étalonnage par exemple c’est très simple, on peut modifier un peu les couleurs mais on peut aussi faire des choses plus extrêmes : on peut enlever quelqu’un, rajouter des objets…

Aimez-vous les défis ?

Je crois qu’inconsciemment je cherche les problèmes, c’est instinctif. Par exemple pour A bord du Darjeeling Limited, on aurait pu filmer le train n’importe où mais on a préféré filmer le vrai train en Inde. C’était une aventure. Faire des films me procure beaucoup de plaisir. Un jour, j’étais avec Owen Wilson et on a eu une dispute avec une troisième personne et Owen lui a dit « Pour Wes, ses films sont toute sa vie ! ». Je n’avais jamais pensé à ça. En dehors de mes amis proches et de ma famille, c’est sans doute vrai. Faire des films est un plaisir.21055102_20131106102958541

Propos recueillis par Clémence Michalon et Caroline Warin, le 18 février à Lyon

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Une réflexion sur “The Grand Wes Anderson à Lyon – critique et interrogations au réalisateur

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