Entretien avec Sophie Fillières et Emmanuelle Devos pour « Arrête ou je continue »

Arrête ou je continue est le cinquième long-métrage de Sophie Fillière, qui a également co-scénarisé Week-ends d’Anne Villacèque actuellement en salle (retrouvez notre interview d’elle et Karin Viard ici-même). Elle retrouve Emmanuelle Devos pour la troisième fois puisque toutes les deux avaient déjà collaboré pour Aïe (2000) et Gentille (2005).  Tourné à Lyon et dans les Monts du Lyonnais, Arrête ou je continue raconte l’histoire d’un couple, Pierre et Pomme, au bord de l’implosion à tel point qu’au cours d’une randonnée, cette dernière préfère rester dans la forêt plutôt que de rentrer avec son mari. L’occasion audacieuse pour Sophie Fillières de réunir une nouvelle fois le duo mythique Emmanuelle Devos – Mathieu Amalric que Arnaud Despléchin avait magnifié dans Rois et Reine et Un conte de Noël.  462504 En tant que Lyonnais on se demande évidemment : pourquoi avoir tourné à Lyon ?

Sophie Fillières : J’avais besoin d’une grande ville mais de sortir de Paris où j’avais déjà tourné quatre films. J’avais envie de m’ouvrir à quelque chose de différent. Puis on a eu la région Rhône-Alpes, ce qui a aidé à la décision mais ma décision était de tourner dans une ville qui fasse capitale car j’avais besoin de l’opposition entre la ville et la forêt évidemment. Je suis venue faire des repérages, ça m’a beaucoup plu : la circulation, le côté labyrinthe, les traboules, les apparts de plain-pied et pas très hauts et puis la forêt autour. Bref on a trouvé tout ce qu’on cherchait. J’avais envie de regarder les choses pour la première fois.

N’y avait-il pas d’observations particulières sur Lyon et le fait que c’est une ville qualifiée de bourgeoise mais de bourgeoise de gauche si on prend la Croix-Rousse par exemple ?

S. F. : J’ai pas ressenti tout ça. Pour moi c’était juste différent de Paris. Je connaissais pas assez bien Lyon pour percevoir ça, j’avais besoin que mes personnages soient ancrés socialement même si on sait pas trop ce qu’ils font dans la vie malgré le fait qu’on voit Pomme au travail. J’ai pas réfléchi à tout ça, c’était plus une sensation de primeur du regard. Mes personnages ne sont pas spécialement bourgeois même si leurs apparts sont pas mal mais dans mon esprit, être à Lyon permettait d’avoir un appart plus au dessus de ses moyens qu’à Paris sans être connoté bourgeois bien que je sache intellectuellement que Lyon a un passé bourgeois mais aussi populaire.

On a l’impression justement que l’embourgeoisement de ce couple a érodé leurs rapports…

S. F. : Oui c’est vrai mais je me situais plus dans leur relation tragiquement devenue fragile, insaisissables. Certes ils ont un prof de sport mais ils n’arrivent pas à le payer. J’ai beaucoup travaillé sur le costume de Pierre pour qu’il soit relativement insaissable. Disons que son blouson de cuir trois-quarts ce n’est pas ce qu’il y a de plus saillant. J’avais parlé avec la costumière et on se disait qu’il pourrait être commissaire ou flic même si ce n’est pas ça qu’il est. Quand on me le demandait je disais qu’il est négociant en vins ou commercial dans une boîte qui négocie des vins pour inventer quelque chose. Par contre il y avait une grande terrasse à l’appartement qu’on a dissimulé, c’es ttoujours compliqué en tournage car il faut trouver des lieux assez grands pour tourner mais qui ne font pas trop grand à l’image.

Dans la mise en scène, il y a une opposition très claire entre les deux personnages, de par leur personnalité mais aussi visuellement avec l’utilisation du rouge et du bleu dans les costumes. Comment avez-vous imaginé cela lors de l’écriture ?

S. F. : Je ne les ai pas vraiment imaginés de façon opposées mais plutôt très imbriqués, indissociables l’un de l’autre et n’arrivant pas à s’extraire du processus dans lequel ils sont. C’est un manège qui se joue à deux : ça tourne et aucun n’arrive à ralentir ni à descendre. Ce qui les unit c’est qu’ils ont chacun un espoir secret que quelque chose se réenclenche et malgré tout ils se provoquent l’un comme l’autre mais cet espoir est comme un poison car ils n’arrivent pas à se séparer. J’avais vraiment envie de travailler le couple, comment on fait durer la vie à deux ou comme se départir de l’autre quand l’amour s’est évaporé donc je n’ai jamais pensé mes personnages de manière individuelle mais vraiment comme un binôme.469067

Avec les personnages de Romain et Simone, on assiste au début d’une idylle. Etait-ce pour vous une manière de mettre en parallèle deux histoires : l’une qui nait, l’une qui se meurt ?

Tout à fait, je voulais mettre en miroir ces deux couples et en même temps les faire se rejoindre. Par exemple quand Simone dit que ça lui fait de la peine quand Romain se moque d’elle quand elle joue au Scrabble toute seule, c’est un détail mais je voulais que Pomme ait un sursaut. Emmanuelle a trouvé un regard que j’aime beaucoup : elle est fatiguée donc elle ne veut pas se lancer dans un monologue mais on sent que déjà c’est difficile pour ce couple naissant.

Il y a un moment du film où Pomme se retrouve dans un petit village avant de repartir en forêt. Quel sens donnez-vous à l’abbaye présente ainsi qu’à la citation d’ouverture du film, «Le Christ nous demande d’être parfait » ?

S. F. : Il n’y a aucun rapport avec la religion. Pour moi l’abbaye c’est un mot. La scène du village c’est une tentative pour Pomme de revenir à la vie civilisée et elle se retrouve à l’abbaye à la table de musiciens où elle n’a manifestement pas sa place. J’avais envie de filmer cette angoisse de devoir se définir en un seul mot (par l’instrument de musique joué ndlr). Finalement c’est ce qui la pousse à retourner dans la forêt. Finalement c’est au fil de l’écriture que j’ai imaginé cela. Je me suis dit qu’il fallait qu’à un moment elle fasse des courses, elle a sa carte bleue, il y a une supérette et puis au fil des dialogues et de l’invention, j’ai imaginé ce festival de musique de chambre et je me suis tournée vers l’abbaye, lieu où aurait pu avoir lieu un tel événement. Il n’y a pas de dessein plus complexe ou riche. Pour la citation, j’avais entendu ça quelque part et je me suis dit « il est gonflé le christ ! ». Je trouvais que ça faisait une bonne ouverture et que ça donnait l’impression qu’il y avait une haute exigence qui veut que les personnes fasse des efforts et ça les montrait vulnérables et tendres devant une telle injonction.

Quelle signification donnez-vous à la forêt dans laquelle vous perdez vos personnages ?

S. F. : Pour Pomme, je ne dirais pas qu’elle est perdue dans la forêt. Au contraire je trouve qu’elle se retrouve grâce à ce passage. On a l’impression qu’elle est pommée dans la forêt mais elle ne le ressent pas comme ça, elle respire à nouveau, elle observe les arbres, la nature, la faim, la soif, elle revient à un rapport premier aux choses. C’était pour moi une situation sine qua non la forêt. La situation de couple n’aurait pas pu durer sur 1h30, ça se serait essouffler même en terme de récit, de narration, de dialogues. J’avais envie qu’elle ait un passage dans la solitude pour s’opposer à ce désastre qu’est devenu leur couple. Je suis vraiment partie de la forêt : l’idée d’une fille qui s’arrêterait dans la forêt, qui ne rentrerait pas chez elle. J’ai même visualisé assez vite le trou dans lequel elle se réfugie avant même d’écrire.

Sur un plan technique, y a t-il des contraintes lorsqu’on filme un espace confiné comme un appartement et qu’on se retrouve après à devoir filmer un grand espace, une forêt ?

S. F. : J’avais justement envie de travailler ça, de faire éclater les perspectives de la ville, de les opposer à la forêt. J’ai l’impression d’avoir fait plus attention à l’image que d’autres fois, ça m’a semblé plus naturel. Ce qui a été compliqué c’est qu’il a fait extrêmement froid au mois de Mai dernier, il a même neigé !. On avait trois semaines en forêt, Emmanuelle était en short toute la journée. C’était très éprouvant physiquement mais ça m’a plu ! Même si ce ne fut pas le cas pour Emmanuelle !

467504Est-ce que le fait de filmer dans la forêt est une tentative de vous rallier à l’univers du Conte ? On pense notamment à la scène où Pomme apprivoise le chamois…

S. F. : Elle ne l’apprivoise pas exactement ! J’avais très envie de ce face à face. Ca aurait pu être une biche mais finalement ce fut un chamois justement parce que je ne voulais pas que ça fasse Bambi. Ce qui m’importait avant tout c’était l’étrangeté de ce face à face. Pomme n’est ni à l’aise, ni mal à l’aise. Il y a un non-échange où ils se regardent longuement dans un rapport d’égalité. J’ai pas tellement réfléchi au conte à l’écriture mais quand je vois le film fini j’y pense oui.

Emmanuelle Devos : Moi j’y ai pensé ! Il y a un côté « Petite Poucette » avec la brume, la lumière à la fois inquiétante et apaisante comme un conte.

A un moment du film John, le prof de sport, dit à Pierre « is she back to nature ? ». C’est vrai qu’on voit plein d’animaux dans le film. Quelle signification vous leur donnez et comment interprétez-vous la scène avec le chamois où vous utilisez des champs / contre-champs en plan rapproché entre l’animal et Pomme ?

S. F. : Les animaux c’était la première fois que je m’y collais. Ca n’a pas été simple d’ailleurs. J’avais l’impression que ça faisait intervenir le côté organique des choses, que ça mettait en relief le corps même de Pomme. Dans la scène du chamois, elle se voit en lui et elle se retrouve elle-même en aidant le chamois à sortir du trou et permettre de sortir à son tour. En même temps, l’animal la plonge dans une inquiétant étrangeté. Ce n’est pas mignon, amusant, apprivoisable et finalement le seul autre qu’elle a dans cette forêt c’est l’animal justement. Le passage dans la forêt pour moi c’est se livrer à une autre loi que celle de la conjugalité, de la vie, des rapports affectifs ou sociaux.

On peut voir comme l’histoire de quelqu’un qui retrouve une forme de liberté mais aussi comme quelqu’un qui arrive à réintégrer son corps qui a été meurtri par une opération et qui continue à l’éprouver par le sport, la randonnée…

S. F. : Absolument oui, la thématique du corps était très présente. J’avais la volonté de ne pas prendre un biais psychologique. Ce que j’aime d’ailleurs chez Emmanuelle c’est que je trouve qu’elle est en accord avec son corps. Elle joue avec. Il y a beaucoup de choses physiques dans le film : la chute dans la douche, quand ils essayent de danser, la partie dans la forêt… C’était une volonté de repenser son corps, de ré-habiter son enveloppe charnelle qui est menacée parce qu’elle se sent moins désirée par son mari et qu’elle se sent en concurrence avec une jeunette. Ca a été très conscient oui.

465629Emmanuelle, c’est votre troisième collaboration avec Sophie. Qu’est-ce qui vous attire dans son univers ?

E. D. : Sophie elle a une sorte de façon à la fois baroque et drôle et décalée de traiter de sujets traités dans beaucoup de films mais sa vision à elle est évidemment personnelle mais aussi élégante. Mettre de l’humour dans des situations triviales et difficiles m’attire énormément. Y en a pas deux comme elle. Je comprends bien son cinéma, sa façon d’écrire. Je trouve que ça me va bien. On s’est bien rencontrées quoi. C’est vrai que c’est une vraie cinéaste, une vraie auteure.

Le couple Emmanuelle Devos/Matthieu Amalric a un passé cinématographique important ? Jusqu’à quel point vouliez vous en jouer et le rappeler en filigrane à l’esprit du spectateur ?

E. D. : On était content de se retrouver sans Arnaud Desplechin avec Matthieu. J’adore jouer avec lui et c’est réciproque. C’était un autre terrain de jeu mais un terrain de jeu quand même. J’avais le sentiment que quand on joue chez Desplechin il est toujours là au milieu et là on était que tous les deux. Quand Matthieu a commencé à être comédien, il était très dirigé par Arnaud. Maintenant il n’a plus besoin d’autant de direction. Là on était plus libre de s’inventer un couple ensemble. Je pense que si on ne s’était pas connu avant, ça aurait fait le même film. On a quelque chose en commun qui fait que ça se passe très bien et qui pourtant me surprend à chaque fois. On a appréhende les scènes de la même façon.

S. F. : Moi ça m’intéressait de travailler avec un couple pré-existant au film. Non pas pour s’en servir mais parce qu’il est dans l’inconscient collectif comme s’il n’y avait pas besoin d’expliquer leur passé et que cette familiarité travaillait pour le couple qu’il forme à l’écran.

Est-ce qu’Emmanuelle et Matthieu était des choix évidents pour vos personnages ?

SF : Je n’ai pas pensé tout de suite à Emmanuelle lors de l’écriture. J’avais déjà travaillé avec elle sur Gentille et sur Aïe et finalement elle s’imposait tout le temps à moi. Parfois je me disais « tiens c’est pas facile à dire ça !» et juste après « mais non regarde Emmanuelle elle le dirait sans problème !». Je suis habitée par sa façon de jouer. Elle comprend ce que je fais, ce que je veux faire et elle l’inclue avec ce qu’elle est. Et puis c’est la meilleure actrice française ! (rires)

ED : Mais bien-sûr ! (rires). Je vais te dire, Mathieu a bien compris aussi, ça lui va super bien !

SF : Mathieu, je n’osais pas lui proposer. Avec sa carrière internationale j’avais peur qu’il refuse. Je l’ai connu tout jeune quand il cherchait à être assistant, avant qu’il fasse le moindre film. Il dit tout le temps en interview qu’on était très amis mais, j’ai beau le connaître depuis très longtemps, on ne peut pas dire qu’on se côtoie dans la vie donc j’étais contente qu’il accepte. Le fait qu’il accepte, ça a ajouté au personnage masculin qui n’était pas simple à l’écriture. Il ne fallait pas qu’il soit trop antipathique et Mathieu est parvenu à le rendre attachant tout en lui apportant de sa dureté. Il a apporté un charme au personnage de Pierre, lui a donné corps.

Au regard de son emploi du temps chargé, comment avez-vous réussi a trouver le temps de tourner avec lui ?

S. F. : Ca a été compliqué. Il venait de tourner L’amour est un crime parfait des frères Larrieu, il était fatigué, il préparait une pièce avec sa compagne. Ca a été à deux doigts de pas pouvoir se faire et finalement on a trouvé un créneau. On a tourné six semaines et juste derrière il a réalisé son film La chambre bleue. En même temps je savais qu’il aurait envie de jouer avec Emmanuelle.

Comment avez-vous convaincu Christophe de composer de nouveau une musique originale ?

S. F. : Je savais qu’il n’en fait pas beaucoup puisque je vois son nom mais j’ai réussi. J’étais étonnée moi-même, très contente. On s’est vus une première fois, il n’avais pas lu le scénario et m’a juste demandé de lui parler du film, de lui dire comment je voyais le couple de protagonistes. Je sais qu’il est sensible aux mots puisqu’il est parolier alors je les ai bien choisis. Assez vite, il m’a dit que ça lui évoquait quelque chose et qu’il pensait à un thème, une musique qui était un mélange de ce que je décrivais de Pomme, de Pierre, de ma façon de m’exprimer. J’avais envie de travailler avec lui car je trouve que sa musique chante même quand il n’y a pas de paroles. J’avais besoin d’une musique qui vient de loin comme leur histoire passée. C’est quelqu’un de très contemporain, qui innove sans cesse. Après l’enjeu c’était de doser. On ne voulait pas qu’il y en ait trop, que ça déborde sur les dialogues. C’est jamais évident pour moi la musique, ça se fait au montage et non à l’écriture.318801

Propos recueillis par Guillaume Perret et Clémence Michalon à Lyon le lundi 24 février.

Merci à Christophe Chabert du Petit Bulletin dont certaines questions ont été reprises.

Photos : © Les films du Losange.

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