Alain Resnais, une vie de cinéma

Notre papy du cinéma français, Alain Resnais, riche de ses quelques 60 années de carrière dans le monde du cinéma, s’est éteint samedi 1er mars à l’âge de 91 ans. Il nous laisse derrière lui quelques grands films, dont nous pouvons citer entre autres le classique Hiroshima mon amour (1959), L’année dernière à Marienbah (1961), Mon oncle d’Amérique (1980) ou encore plus récemment On connaît la chanson (1997). On le retrouvera une dernière fois au cinéma à partir du 26 mars prochain avec Aimer, boire et chanter dans lequel il nous racontera de manière théâtrale comme il a su le faire auparavant, l’histoire bouleversée de trois couples, du printemps à l’automne, par le comportement énigmatique de leur ami George Riley qui exerce une étrange séduction sur les trois femmes respectives. Retour sur une vie de cinéma.227541

La passion du court-métrage

« Quand les hommes sont morts, ils entrent dans l’histoire. Quand les statues sont mortes, elles entrent dans l’art. Cette botanique de la mort, c’est ce que nous appelons la culture » (Jean Négroni, narrateur dans Les statues meurent aussi).

« Parce que leur mémoire est courte, les hommes accumulent d’innombrables pense-bête » (Jacques Dumesnil, narrateur dans Toute la mémoire du monde)

Avant ses 18 long-métrages, il est important de souligner qu’Alain Resnais a réalisé plus de vingt court-métrages qui témoignaient déjà des intérêts que celui-ci allait conserver dans ses œuvres futures. A se pencher sur son travail de jeunesse, en tout cas celui qui est disponible aujourd’hui, il n’est pas difficile de constater que l’orientation de son métier à ses débuts n’est en rien perçu comme un espace de transition vers la réalisation longue. Au contraire, Resnais défendait le format court comme un outil propre qu’il magnait avec passion, même si certains films répondaient à une commande institutionnelle. Alain Resnais a très tôt été sensibilisé aux diverses formes d’art, de la peinture à la littérature en passant par l’histoire et évidemment, le cinéma. Ainsi, au lendemain de la guerre, il réalise Van Gogh (1946), court-métrage très remarqué qui obtint un Oscar l’année suivante dans lequel il raconte la vie du célèbre peintre à travers ses œuvres, joue sur les contrastes pour palier l’absence des couleurs, et essaye de faire parler les peintures au delà de la narration formelle grâce à un montage dynamique. Si ce court métrage reste de moindre portée, on peut en revanche en citer d’autres qui fixent davantage le parcours du réalisateur.

Statues-Also-DieEn 1953 notamment, il co-signe avec Chris Marker Les statues meurent aussi, un court-métrage engagé pour lequel il paiera le prix d’une censure taxant le film « d’anticolonialiste ». Les statues meurent aussi confirme la spécialisation d’Alain Resnais dans le documentaire d’art, mais cette constante thématique s’insère ici dans une ligne polémique : la successions de plans est porteuse de toute une symbolique sur la domination culturelle de l’homme blanc sur la culture africaine, aboutissant lentement à un mariage forcé et à la lente agonie de cette dernière.

Les statues meurent aussi remporta le prestigieux Prix Jean-Vigo en 1954, de même qu’en 1955 avec son court-métrage le plus connu, le traumatisant mais ô combien indispensable Nuit et Brouillard. En couleur apparaissent les camps nazis à l’abandon à l’époque à laquelle il filme, lieux désertés et presque oubliés. A cela, il y confronte la tourmente des images d’archives en noir et blanc au moment où la phase de l’extermination est fixée. Alain Resnais partage sa propre incompréhension sur l’absurdité des hommes à travers ce documentaire hors du temps, d’une éternelle nécessité, qu’on retient aujourd’hui comme l’une de ses œuvres maîtresses.memoiredumonde

Moins connu et pourtant tout aussi recommandable, Toute la mémoire du monde est réalisé en 1956, dans lequel il ne lui faut que 22 minutes pour saisir à l’aide de nombreux travellings le processus de vaccination des livres et des connaissances en général afin de construire le savoir encyclopédique sans lequel les hommes ne pourraient jamais être complètement heureux. Un documentaire enrichissant au cœur de la Bibliothèque Nationale qui raconte le soin qu’on accorde à l’organisation du savoir à travers une narration très joliment écrite, qui ne manque jamais ni de poésie, ni de réflexion.

On retrouvera tout au long de l’oeuvre de Alain Resnais les thèmes qui avaient déjà inspiré ses réalisations de jeunesse : l’histoire, la mémoire, l’engagement politique, le conditionnement socio-culturel et bien sûr l’art, pour n’en citer que quelques uns.

Du court au long – la continuité des thèmes

21011324_20130610112841021Hiroshima mon amour (1959, co-scénarisé avec Margherite Duras) est le premier long-métrage du réalisateur et peut être paradoxalement celui qui restera le plus durablement dans les mémoires du cinéma, d’une part pour l’audace de son sujet qui évoque tout juste 15 ans après les faits, et dans la lignée de Nuit et Brouillard, le traumatisme de la Seconde Guerre mondiale vu à travers une histoire d’amour. D’autre part, cet audace n’est que davantage amplifié par les choix de la narration et un traitement relativement expérimental auquel Resnais s’attachera pendant longtemps. L’année dernière à Marienbad (1961, Lion d’or à Venise), Muriel ou le temps d’un retour (1964) et Providence (1977) se raccrocheront également à une réflexion sur la mémoire – tant collective qu’individuelle – dans un propos parfois très engagé (Resnais participe aux cotés de Jean-Luc Godard à l’élaboration d’un film collectif intitulé Loin du Vietnam en 1967).

Après sa collaboration avec Emmanuelle Riva dans Hiroshima mon amour, il dirige Yves Montand dans La guerre est finie (1966), Jean-Paul Belmondo dans Stavisky (1974) ou encore Gérard Depardieu, Roger Pierre et Nicole Garcia dans Mon oncle d’Amérique (1980, grand prix du jury àaffiche (1) Cannes), opus inclassable dans la filmographie du réalisateur peut-être autant que dans l’hitoire du cinéma, prenant appui sur trois destinées pour illustrer les théories scientifiques du professeur Laborit sur le comportement animal et humain. Si Mon oncle d’Amérique est un incontournable de la filmographie du réalisateur, il faut en revanche forcer une première demi-heure marquée par une narration dense et saccadée difficile à suivre pour qu’ensuite le film prenne pleinement possession de son fil directeur, rendant la réflexion passionnante. est explicitée par des commentaires qui sont à remettre dans leur contexte. Cette réflexion, qui s’appuie sur de nombreuses références cinématographiques, vient alimenter le débat autour de la « socio-culture » (« Un être vivant est une mémoire qui agit » ; « nous ne sommes que les autres »), l’attitude humaine étant expliquée que par des acquisitions passées et recontextualisée dans une évolution permanente, en relation avec l’environnement dans lequel nous évoluons. Resnais accentue l’importance de ces références sans lesquelles nous ne serions pas qui nous sommes pour mieux en prendre le contrepied et rejeter cette sur-représentation des déterminismes sociaux. Mon oncle d’Amérique est un travail scientifique et laborantin qui peut effectivement poser la question de savoir où commence l’œuvre cinématographique elle-même. En cela, ce film est l’un des plus, si ce n’est le plus expérimental d’un Alain Resnais qui tranche sur la question de la reproduction sociale.

On peut également citer Je t’aime, je t’aime (1968), Providence (1977, césar du meilleur film français), La vie est un roman (1983), L’amour à mort (1986)…

La famille Resnais

20110427Resnais va s’attacher, à partir de la fin des années 1980, à un entourage professionnel proche avec lequel il prendra l’habitude de travailler. Qu’il s’agisse d’acteurs ou de techniciens, beaucoup ont eu l’occasion de souligner l’importance pour Alain Resnais de l’esprit de groupe. Ainsi, nous ne serons pas surpris le 26 mars prochain, pour la sortie de Aimer, boire et chanter, de retrouver en haut de l’affiche Sabine Azéma et André Dussollier. On ajoutera les multiples collaborations avec Pierre Arditi ou encore Lambert Wilson, et bien d’autres qui se trouveront tous réunis dans l’avant-dernier film du réalisateur, Vous n’avez encore rien vu (2011) et qui se donnent la réplique dans plupart de ses films récents : Smoking-No smoking (1993, césar du meilleur film français), On connaît la chanson (1997, 7 César, dont meilleur film français), Pas sur la bouche (2002), Coeurs (2005, Lion d’argent à Venise) et Les herbes folles (2009).

20110421A l’heure actuelle, Alain Resnais est le metteur en scène le plus souvent nommé dans la catégorie César du meilleur réalisateur, à raison de 8 nominations. Il l’emporta d’ailleurs à deux reprises pour Providence (1977) et Smoking-No smoking (1993). Enfin, alors que Les herbes folles concoure en compétition à Cannes en 2009, Alain Resnais se voit remettre un prix exceptionnel par le jury de Isabelle Huppert pour l’ensemble de sa carrière. Une carrière riche, variée, parfois taxée d’élitisme intellectuel et pourtant populaire.

Projection de On connait la chanson à l’IEP

Dans notre souci de projeter des films qui cherchent souvent à suivre l’actualité cinématographique, notre dernière rendait hommage à Philip Seymour Hoffman. Le triste sort veut que ce soit un nouvel hommage que nous rendions, cette fois-ci à cette figure du cinéma français que nous pensions éternelle, Alain Resnais. Et c’est On connait la chanson (1997) que nous avons choisi, qui est son film le plus accessible, l’un des plus léger, et également le plus acclamé par la critique (il reçut, comme indiqué précédemment, 7 César dont celui du meilleur film en 1998). On connait la chanson, qui s’appuie sur un scénario original co-signé avec Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri, est une célébration joyeuse de l’art populaire (la variété française) à travers laquelle le réalisateur se détache complètement de sa réputation « sérieuse ». Un choix de projection qui tranchera radicalement avec les précédentes en ce qu’elle a de forte de chance d’emporter son public dans la légèreté et dans le rire.ON CONNAIT

L’histoire : Suite à un malentendu, Camille (Agnès Jaoui) s’éprend de Marc Duveyrier (Lambert Wilson). Ce dernier, séduisant agent immobilier et patron de Simon (André Dussollier), tente de vendre un appartement à Odile (Sabine Azéma), la soeur de Camille. Odile est décidée à acheter cet appartement malgré la désapprobation muette de Claude (Pierre Arditi), son mari. Celui-ci supporte mal la réapparition après de longues années d’absence de Nicolas (Jean-Pierre Bacri), vieux complice d’Odile qui devient le confident de Simon. Le monde de Resnais est réuni dans un Paris qui enchante autant qu’il fait déchanter ces personnages décalés mais toujours très actuels, tous interprétés avec un grand plaisir communicatif. Entre romance d’aujourd’hui, chansons d’hier, comédie et satire douce-amère, le réalisateur valse avec les genre et propose l’un de ses films les plus accessibles, une petite parenthèse de bonheur.

Nous vous attendons nombreux mercredi 12 mars à 18h, en amphi Leclair !

Guillaume Perret

20085693

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s