Critique de Her – Leçon d’amour au 21ème siècle

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Il y a certains films qui, comme ça, l’air de rien, vous soulèvent de votre siège et vous transportent loin, si loin qu’il vous faudra peut-être des jours pour remettre les pieds sur terre. Her, le dernier bijou de Spike Jonze que l’on connaissait déjà pour Dans la peau de John Malkovich (1999), Adaptation (2002), Max et les Maximonstres (2009), fait partie de ces films là.

Retour sur une leçon d’amour ancrée dans le 21ème siècle, sur le plus beau film de ce début d’année 2014.

* * *

REALISATION et SCENARIO : Spike Jonze

PRODUCTION : Annapurna Pictures

DISTRIBUTION (FRANCE) : Wild Bunch Distribution

AVEC : Joaquin Phoenix, Scarlett Johansson, Amy Adams, Rooney Mara, Olivia Wilde…

PHOTOGRAPHIE : Hoyte Van Hoytema

BANDE ORIGINALE : Arcade Fire, Owen Pallett

ORIGINE : Etats Unis

GENRE : Romance, drame, science-fiction

DATE DE SORTIE : 19 mars 2014

DUREE : 2h06

SYNOPSIS : Los Angeles, dans un futur proche. Theodore Twombly, un homme sensible au caractère complexe, est inconsolable suite à une rupture difficile. Il fait alors l’acquisition d’un programme informatique ultramoderne, capable de s’adapter à la personnalité de chaque utilisateur. En lançant le système, il fait la connaissance de ‘Samantha’, une voix féminine intelligente, intuitive et étonnamment drôle. Les besoins et les désirs de Samantha grandissent et évoluent, tout comme ceux de Theodore, et peu à peu, ils tombent amoureux…

Bienvenue dans l’avenir530705

Her, quatrième long-métrage de Spike Jonze, a été sa première occasion de rédiger lui-même un scénario original (l’écrivain Charlie Kaufman avait participé au scénario de ses deux premiers films dont Adaptation, et plus tard Max et les Maximonstres, sont adaptés de romans). Avec l’écriture de cette histoire ludique que vous découvrirez, Spike Jonze n’a pas troqué ses talents de metteur en scène pour autant, puisqu’il imagine et crée un décors homogène tout entier, un environnement futuriste qui s’harmonise de bout en bout avec le cours de l’histoire.

Bienvenue dans le Los Angeles du futur, une ville épurée de toute circulation automobile, de toute forme de pollution, qu’elle soit atmosphérique ou sonore, où les tours se sont multipliées et érigées jusqu’au ciel, une ville – un monde en fait – ou les couleurs sont douces, car pour Spike Jonze le bleu n’est pas une couleur chaude, une ville, enfin, où l’on porte volontiers la moustache et où le jean a été banni. Bienvenue dans Her. On oublie que cet univers sorti de l’esprit du réalisateur replace son film dans la science-fiction dans la mesure où, malgré des décors et des modes de vie très modernes et aseptisés, tout a été fait de telle sorte qu’on y voit un environnement naturel, dans lequel nous mêmes, spectateurs, pourrions évoluer. Environnement paisible, quasiment utopique dont l’enjeu pour nous va être d’en trouver la faille. Environnement naturel à bien des égards d’ailleurs puisque au-delà des ajouts de gratte-ciels, d’un jeu vidéo holographique auquel s’adonne Theodore dans son salon qui relève d’effets spéciaux, le film est tourné dans des décors naturels baignés d’une lumière elle aussi naturelle émanant d’un ciel ensoleillé ou du clair de lune.065919

Bienvenue à Los Angeles disais-je, et pourtant, le film a été tourné en grande partie à… Shanghai ! Calquée sur les plans de la ville américaine, l’hybridation de cette ci avec la métropole chinoise a notamment pu permettre au réalisateur de bénéficier des ponts suspendus au dessus des routes et de retrancher à l’image les voitures. Finalement, bienvenue dans une ville peu reconnaissable, qui n’a pas vraiment d’identité, et qui de fait, vous invite à vous projeter à travers elle. Her nous plonge sans ambigüité dans cet avenir intemporel et universalisable.

Plus spécifiquement, dans cet avenir proche, je n’aurai plus besoin du clavier sur lequel je compose cette critique pour vous parler de Her. Il me suffira de dicter oralement mes pensées sur les films pour qu’elles s’enregistrent dans la machine, qui publiera automatiquement la critique en ligne à peine quelques secondes après mon point final. C’est en tout cas ce en quoi consiste la profession de Theodore, écrivain en ligne de poèmes d’amour adaptables à toutes les histoires, au moment même où celui-ci souffre silencieusement de la nostalgie de son amour perdu avec Catherine (Rooney Mara), avec laquelle il est sur le point de signer le contrat de divorce.

Le monde et une voix

Theodore Twombly est un personnage taciturne et mélancolique qui vogue sur la vie, souvent seul, dans un contexte où les contacts physiques se sont taris. La caméra se rapproche au plus près de ses personnages, en particulier son personnage principal, à travers de nombreux plans rapprochés qui captent son regard et à travers lui ses émotions comme pour l’extraire encore davantage de son environnement. Elle n’alterne que très rarement champ et contre-champ, même lorsque Theodore vit un échange humain physique, avec sa voisine Amy (Amy Adams), ou surtout avec son rendez-vous amoureux (Olivia Wilde), où les deux personnages se fixent dans des plans qui amplifient leur proximité physique, comme pour montrer la rareté d’une telle rencontre, sans jamais revenir au champ-contre champ comme cela peut être le cas habituellement.article Her 2Ironiquement, quand contre-champ il y a face à Theodore, il s’agit de plan qui filment l’appareil à travers lequel existe Samantha (Scarlett Johansson). Scarlett Johansson est intervenue en postproduction du film pour prêter sa voix à Samantha (pendant le tournage, c’est une autre personne, Samantha Norton, qui donnait la réplique à Joaquin Phoenix). Elle est l’émanation d’un programme informatique d’intelligence artificielle, bien plus sophistiqué que ceux que l’on peut déjà trouver et dont Spike Jonze a tiré son inspiration. Peu à peu, Her va se muer en cyber-romance, avec des scènes de cyber-sexe et pourtant, les sentiments de Joaquin sont, eux, bien réels et on peut se demander comme lui si ceux de Samantha le sont aussi. Mais comment concevoir l’âme sœur sans le corps, non pas imaginé mais bien physique, qui l’accompagne ? La narration linéaire du film est parfois entrecoupée de flashbacks issus de l’esprie de Theodore qui font éclater des brides de bonheur au cours de sa relation avec Catherine. Par contre, Theodore ne se figurera jamais les traits physiques que pourraient avoir Samantha.

Are you social, or anti-social ?

042596Spike Jonze nous engage sur la voie d’une réflexion à propos de l’inquiétante désincarnation des rapports humains. Le monde évolue dans le sens dramatique d’un appauvrissement de ceux-ci alors que l’homme n’est pas prêt à s’y soustraire – il ne pourra sans doute jamais l’être. La romance qui naît entre Théodore et Samantha trouve sa source dans le désespoir du premier, et l’illusion de la seconde à laquelle il s’abandonne entièrement. Et autour de lui, on le conçoit et on l’intériorise comme un aspect normalisé dans un monde futuriste : on peut mentionner notamment la scène au cours de laquelle Theodore avoue à Amy aimer Samantha, ce à quoi elle lui répond l’une des répliques les plus marquantes du film, « falling in love is a crazy thing to do, it’s kind of like a form of socially acceptable insanity ». Un autre exemple marquant est la scène du pique-nique entre couples, la quatrième personne étant l’appareil qui définit matériellement Samantha alors que les trois autres lui sont reliées par un écouteur grâce auquel elle intègre la conversation de groupe, fait rire les autres…

Au bout du compte, Theodore est physiquement seul, allongé la nuit sans trouver le sommeil, dans un appartement qui lui offre la vie imprenable et rêvée sur cette ville imaginaire qui le renvoie à sa solitude. L’incarnation de l’homme, c’est la machine informatique perfectionnée à un tel point que son intelligence n’est plus artificielle et peut nous amener à penser qu’elle peut potentiellement dépasser le stade actuel de la connaissance. L’évolution de « l’être » de Samantha est vertigineuse en comparaison à un Theodore qui reste le même homme blessé dans son regard, et le décalage qui naît dans une telle relation est une autre piste de lecture, très pessimiste, sur le surpassement de l’outil informatique en viendrait à s’émanciper des hommes. La modernité technologique nous anesthésie et nous ment et ce n’est que pendant notre vrai sommeil qu’on s’en libère, comme le souligne le personnage d’Amy dans le film.

La vie dans son reflet, « « mal du 21ème siècle » ?

La solitude qui naît du flétrissement des rapports humains n’est pas sans rappeler quelques autres films de la dernière décennie. Le cinéma récent dissémine ça et là quelques œuvres tout aussi lucides et visionnaires que l’est Her et son réalisateur Spike Jonze, qui abordent entre les lignes ce « mal du 21ème siècle ». On peut en citer deux, deux chefs-d’œuvre : le premier et le plus évident est bien sûr Lost in Translation (2003) de Sofia Coppola ; le second peut être rapproché de Her plus en ce qui concerne son arrière-fond que son fond le plus direct, il s’agit de Shame (2011) de Steve McQueen.

Article HerEn 2003, Sofia Coppola raconte la rencontre entre deux solitudes, Charlotte (Scarlett Johansson), jeune femme fraichement mariée en fin d’études qui vit dans l’indifférence de son compagnon, et Bob (Bill Murray), acteur américain sur le déclin drôlement décalé qui est lui-même conscient, à l’aube de la cinquantaine de se détacher de sa famille. Dans une force constamment retenue et doucement suggérée, Lost in translation est l’histoire de leur détachement respectif du monde et abrite sous le toit d’un hôtel luxueux de la mégalopole de Tokyo un cinéma attentif au spleen que l’on retrouvera 10 ans plus tard dans Her. Shame tient le même propos sur l’amoindrissement des rapports humains en prenant l’histoire sous l’angle inverse, de façon plus radicale : en dehors même du fait que l’histoire suit un nymphomane, Brandon (Michael Fassbender), les rapports physiques sont, au contraire de Her, répétés dans un engrenage insignifiant bien concret, purement sexuel, qui annihile ne serait-ce que le fait d’envisager une autre forme d’échange.

Si les grandes métropoles ne me semblent pas avoir complètement l’exclusivité du détachement des hommes, il est évident que c’est un socle plus propice à l’individualité en ce qu’elle crée une bulle hermétique aux échanges. Ces trois films implantent leur histoire dans ce cadre là – Tokyo pour Lost in Translation, New York pour Shame et Los Angeles pour Her, même si l’aspect futuriste rend cette dernière plus intemporelle, et chacun des trois réalisateurs jouent sur la profondeur des champs pour amplifier le contraste entre l’individu et la multitude de diodes qui éclairent la ville de nuit, ce « un » parmi tous. Quand, en revanche, l’individu n’est pas confronté à cette multitude anonyme, c’est face à lui même que les trois réalisateurs le replace. Les univers imaginés sont, pourrait-on dire, des prisons de verre, qui créent des cloisons quasiment invisibles entre l’individu et l’extérieur. Plus symptomatique encore, il renvoie celui qui regarde à travers à son propre reflet, donc à sa propre individualité. Cet aspect se retrouve dans de nombreux plans des trois films, et ironiquement, comme vous pouvez le voir sur le montage ci-contre, autant Theodore dans Her que Charlotte dans Lost in Translation renforceront l’isolement par l’outil électronique, qu’il s’agisse d’écouteurs (Brandon le fera également lors de son footing nocturne dans Shame) ou de l’appareil plus sophistiqué qui relie le premier à la voix de Samantha.

Spleen et douceur

033064Les lectures inépuisables que l’on peu avoir du film de Spike Jonze, aussi pessimistes soient-elles, ne doivent pas nous éloigner du fait que Her ne cherche absolument pas à se replacer dans des interprétations imposées ou plombantes (le film est implanté dans un décors complètement dépolitisé, disons en dehors de tout débat de société). A ressortir d’une salle de cinéma dans un tel état de plénitude, de béatitude, d’épanouissement et de grâce ne fait que nous rappeler à quel point il est aussi le « feel-good movie » que l’on ne peut que savourer. La paisibilité de l’atmosphère est portée par un personnage extrêmement attachant pour lequel on ressent une profonde compassion et énormément d’empathie. On se sent proche de lui à chaque instant : on entend la voix de Samantha comme lui l’entend, on est parfois l’œil imaginaire à travers lequel Samantha observe le monde notamment lors d’une superbe scène où Theodore tourne suit lui-même en riant aux éclats. De plus, en dehors de l’aspect mélancolique, Her est rythmé par des pointes d’humour qui fonctionnent parfaitement et viennent renforcer la légèreté du film. Dans ce poème d’amour, le spleen n’est dont pas seulement pesant, il a aussi quelque chose de réconfortant. Reste à savoir si l’univers visuel créé par Spike Jonze fera l’unanimité des critiques presse et du public à la sortie du film.

On peut ceci dit s’interroger sur le choix de Scarlett Johansson pour incarner par sa seule voix Samantha. Non seulement à travers Lost in Translation qui la rapproche de Her, le spectateur est conscient du passé cinématographique de l’actrice. Comme je le disais plus haut, Theodore ne se figure jamais l’aspect physique que pourrait avoir Samantha. Or, nous connaissons cette voix en tant que spectateur, et nous nous figurons fatalement le visage de Scarlett Johansson. Si à mon sens, le prix d’interprétation féminine qu’elle a reçu au festival de Rome en septembre 2013 est amplement justifié par l’aspect atypique de l’exercice et malgré cela le panel d’émotions qu’elle nous propose, on peut se demander si, hypothétiquement, dans la mesure où Spike Jonze avait choisi une voix non connue, le spectateur aurait moins eu le sentiment de trahir Theodore en s’imaginant le visage de l’actrice derrière la voix. Pour autant, le talent de Spike Jonze réside aussi dans la capacité qu’il aura eu à nous faire oublier cela en nous immergeant dans l’univers de son film et dans la romance. Quant à la voix de Scarlett, on ne va pas se mentir, il est difficile d’y résister…

* * *

537111En somme, Her est un film sensoriel, magnifié par sa photographie chaleureuse, par la tendresse de ses personnages et par une bande originale à peine électrique signée Arcade Fire. Un film non seulement actuel, mais aussi très anticipateur, quia la force de nous bouleverser en cela qu’il ouvre aisément la voie à l’identification et à l’introspection. L’écran comme forme d’interface entre les hommes n’est déjà plus une nouveauté, mais la question (et l’angoisse) est de savoir jusqu’où ira cette désincarnation des rapports humains. Finalement notre but est là dessous, enfoui quelque part, sous l’illusion de la vie.

Découvrir la bande originale du film []

Guillaume Perret

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