A voir et à éviter, quoi de beau dans les salles obscures ?

Dans l’attente du prochain festival de Cannes, il faut fouiller plus minutieusement l’offre cinématographique du moment pour y trouver le cinéma le plus riche de ce début d’année. Si l’on se contente des grosses productions, autant vous recommander d’économiser votre temps et votre argent. Nous ne reviendront pas ici sur notre dernier gros coup de cœur, Her de Spike Jonze, dont vous trouverez une critique complète en cliquant ici. Nous ne mentionnerons pas non plus The Grand Budapest Hotel de Wes Anderson, dont vous trouverez plus de détails ici.

Only lovers left Alive (Jim Jarmusch)

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only-lovers-left-alive-tom-hiddleston-tilda-swintonBallade macabre de deux êtres éternels qui se heurtent à la modernité, Only lovers left alive est le premier film qui, depuis bien longtemps, exploite la légende vampirique pour en tirer une profonde réflexion sur l’anticonformisme d’un couple qui traverse le temps et doit composer entre un présent qui lui échappe et un passé qui pèse lourdement et enferme ces deux personnages éperdument amoureux dans une spirale que la scène d’ouverture matérialise à travers un plan faisant tourner le film sur lui-même, à la façon dont tourne les vinyles. Par les nombreuses références qu’il insère, Jim Jarmusch crée une forme de mythologie multi-centenaire qui vient à se disputer au moyen de dialogues ironiques, drôles, voire sarcastiques, avec le monde actuel dans lequel Adam et Eve ne se reconnaissent plus. L’échappatoire ne peut être que cet enfermement crépusculaire, derrière des rideaux de velours, sous des décors chargés de souvenirs, et dont la composition musicale est envisagée comme un remède face au poids de l’éternité. La mise en scène virtuose du réalisateur de Broken Flowers fait naître une atmosphère mystique, place le film dans une démarche contemplative d’une grande beauté visuelle et sonore, renforce la latence de cette vie dans la mort pour montrer le désenchantement du monde au 21ème siècle. On peut s’inquiéter, à travers le regard qui est porté par les personnages, du travestissement des richesses culturelles qui composaient l’édifice de la beauté du monde, aujourd’hui en déliquescence. Si Only Lovers Left Alive est un film intelligent qui trouble l’esprit des spectateurs, il n’échappera malheureusement pas en revanche à certaines critiques qui trouveront dans la contemplation la marque de quelques longueurs qui ne manqueront pas de trouver l’éternité un peu trop poseuse avant qu’un point de rupture de vienne la dynamiser.

Monuments Men (George Clooney)

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21028193_20130814100149953Clooney choisit de traiter un aspect méconnu d’un moment de l’Histoire, et si l’idée de départ était louable, tout le traitement choisi y est affligeant : le ton humoristique qu’il emploie ne sert qu’à décrédibiliser l’Histoire elle-même ! Le film semble se soustraire à sa ligne directrice faute d’un scénario qui ne cherche qu’à accorder à ses personnages un moment de bravoure entre une scène burlesque et une scène à faire pleurer les chaumières (musique grandiloquente à l’appui!). Monuments Men n’avance jamais, n’apporte rien, mais prouve une grande tendance à l’académisme derrière lequel Clooney ne sait pas trop sur quel pied danser et se plante lamentablement tant dans sa réalisation amorphe que dans sa direction d’acteurs inexistante. Naufrage complet.

La cour de Babel (Julie Bertuccelli)

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21053733_20131029163359174Ce qui est sidérant dans La cour de Babel, c’est que la réalisatrice parvient à faire émerger l’espoir de la République et de l’égalité des chances, en filmant ces enfants avec un grand respect. On prend un grand plaisir à suivre l’éloge du multiculturalisme sous le toit de l’école laïque lors de dialogues au cours desquels la parole n’est jamais coupée, l’écoute reste constante. Les accents de chacun résonnent comme un chant homogène et mélodieux. Dommage, cependant, que Julie Bertuccelli se soit laissée emporter sur la fin par les intentions de son arrière-propos, qui prennent parfois un peu trop le pas sur les images qui nous apparaissent. La cour de Babel, dans la lignée de L’esquive de Abdellatif Kéchiche (2005) ou de Entre les murs de Laurent Cantet (2007) reste hautement recommandable.

Se battre (Jean-Pierre Duret et Andréa Santana)

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064731Les réalisateurs abordent la misère ordinaire avec une caméra insérée discrètement en situation, dressent un constat certes alarmant, mais ne basculent jamais dans le militantisme. Ils ont su garder tout au long de ce documentaire essentiel la distance parfaite, juste et nécessaire, entre leur regard et les personnes approchées, et ce grâce à un récit choral qui permet un traitement dont la pudeur ne retranche en rien l’émotion. Fort et poignant, Se battre l’est, et donne en effet envie de se battre. Il est regrettable qu’un tel film ne puisse bénéficier de l’audience qu’il mérité. Sa mise à l’affiche pendant seulement deux semaines est largement insuffisante et ne comble pas la nécessité que ce film a à nous mettre en reflet avec ce qu’il nous donne à voir.

La crème de la crème (Kim Chapiron)

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414114Voici le « fac-movie » que l’on n’avait encore jamais eu et que Kim Chapiron orchestre avec justesse et intelligence. D’aucuns ont déjà pu se forger des a priori sur le traitement que peut faire le réalisateur de cette immersion dans le milieu estudiantin, et plus particulièrement l’univers des écoles de commerces. « Ils ne respectent aucune loi, sauf celle du marché », annonce le slogan accrocheur d’une affiche exposant la débauche. Alors, cette crème là, annonce d’une nouvelle forme de Projet X ou approche ambitieuse de la génération Y ? Le réalisateur Kim Chapiron s’entoure d’une équipe technique jeune dont certains sont familier avec le milieu filmé, et la préparation du film est passé par une forme d’acclimatation par l’observation de soirées étudiantes, du fonctionnement des écoles de commerce. Le résultat, en réalité, n’en est que plus convaincant ! Car ce n’est pas une morale sur l’amoralité d’un monde clos perverti par l’argent que chercherait à faire émerger le film, mais plus un récit qui se contente de raconter : sans aucun superflu, les soirées étudiantes ne digressent jamais vers l’ostentation de leur mise en scène et se contente étonnamment d’une sobriété au service du réalisme. Ainsi, Kim Chapiron ne perd jamais son sujet incisif et s’attache à un point de vue « de l’intérieur » qui apporte un regard juste sur cette génération enfermée sous un capitalisme roi qui s’impose comme la promesse de l’avenir. Un film très actuel, surprenant de qualité, qui fait naître chez le spectateur un sentiment d’excitation jouissive autant que le spectre de la gravité vertigineuse du monde contemporain.

Guillaume Perret

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