Ingman Bergman, le magicien du nord en 9 films

Actuellement à l’honneur à l’Institut Lumière, comment ne pas s’arrêter un instant sur Ingmar Bergman et son oeuvre ? Bien qu’un instant ne sera jamais assez pour tout en dire, car Bergman est sans doute l’un des plus grands réalisateurs de tout les temps, dont l’influence continue de guider et d’inspirer aujourd’hui de nombreux cinéastes,

penn01-web« Mon épouse légitime c’est le théâtre mais ma maîtresse c’est le cinéma ». Ingmar Bergman, ce cinéaste suédois de génie, et avant tout metteur en scène renommé, est à l’honneur d’une rétrospective à l’institut lumière.

Si le nom de Bergman est illustre, son œuvre complète l’est beaucoup moins, le cinéma bergmanien étant bien trop souvent synonyme d’austérité. Pourtant, même si le septième sceau demeure l’une des œuvres majeures de la filmographie de Bergman, ce dernier a réalisé plus d’une cinquantaine de films, dont des comédies tel que sourire d’une nuit d’été, ou beaucoup de films « d’été » tel que Jeux d’été, ou Monika. Tout au long de sa carrière, Bergman se réinvente, change de ton et de moyen d’expression, ce qui peut le rendre déroutant.

Il existe pour autant de grands thèmes bergmaniens, qu’il est possible de retrouver dans toute sa filmographie. Bergman intègre ses propres obsessions à sa filmographie, mais ceci sans aucun nombrilisme. Il s’adresse au spectateur, et donne un aspect universel à ses propres tourments. Ainsi, le thème de la religion est omniprésent chez Bergman, et la perte de la foi qu’a ressenti le réalisateur dans sa vie de jeune adulte, est évoquée avec subtilité dans nombre de ses films. De la même manière, Bergman évoque la peur de l’enfer conjugal, la peur de l’humiliation, l’importance des rituels, et surtout la fuite de la solitude.

Une seule chose semble pour autant illuminer le cinéma d’Ingmar Bergman, son immense compréhension de l’humain, à travers une mise en valeur éblouissante de ses acteurs.

Vers la joie (1950)

Vers-la-joieAlors qu’il répète la « Neuvième symphonie » de Beethoven, un jeune violoniste, Stig Eriksson, apprend la mort accidentelle de sa jeune épouse. Vers la joie est, dès ce moment, conçu comme un immense flash-back: Stig se remémore son bonheur passé depuis la rencontre de Martha jusqu’à l’apprentissage de la funeste nouvelle. De facture encore assez classique et répondant à un style narratif relativement académique, le film est pourtant traversé de fulgurances qui portent la marque de son créateur. Le pessimisme est déjà de mise mais se trouve encore contré par une espérance volontariste qui trouve son expression dans l’exécution conclusive de l’«Ode à la joie». On perçoit l’héritage d’un existentialisme romantique, dans un style encore perfectible qui relève du naturalisme à la suédoise. Bergman privilégie la musique interne dans le film, et elle occupe une place inhabituelle, qu’elle ne retrouvera que dans son dernier film Sarabande. La musique est considérée comme un personnage principal qui entre en conflit, dans le cœur de Stig, avec sa propre femme. Parmi les meilleures réalisations de jeunesse de Bergman !

Jeux d’été (1951)

Oeuvre singulière, Jeux d’été est une promenade solaire mais contrastée de l’amour adolescent, abordé avec légèreté autant qu’avec gravité quand on tombe avec brutalité dans le passage à l’âge adulte. Bergman convoque le souvenir d’une idylle lumineuse et tragique, et d’une caméra soucieuse de retranscrire des émotions opposées dans toute leur amplitude, va chercher au plus près des visages et de l’environnement qui entoure ses personnages pour créer un tout magnifié par une superbe photographie. Marie a 28 ans, elle est danseuse de ballet et rejoue Le Lac des jeux-dc3a9tc3a9-ingmar-bergmanCygnes. Dans sa loge, elle soigne son maquillage avec distance, semble être déconnectée de la réalité, ce que nous transmet son regard vide et fixe que la caméra recherche. Jeux d’été va nous amener à comprendre pourquoi cette Marie est si différente de la Marie qu’elle était dix ans auparavant, à travers une quête du passé qui sera amorcé par un retour du personnage sur un lieu clé de sa vie. On rencontre donc la jeune Marie, frivole, innocente, pure et naïve qui, au cours d’un été, va faire la rencontre de et ensemble ils vont vivre un amour de jeunesse, le premier amour. La légèreté se fond au cadre – Bergman appuie son propos grâce aux décors, aux paysages d’envergure qui confèrent à leur histoire un souffle de liberté et une grande vitalité. Mais Jeux d’été ne serait pas un vrai Bergman sans l’âpreté qui vient ça et là contrer le cadre idyllique : les liens familiaux, souvent intégrés via les couloirs de l’indécence et de la radicalité autant que certains indices annonciateur d’un tournant dans l’histoire viennent troubler la réjouissance pour lentement faire se rapprocher les deux temporalités. Finalement, d’un film d’amour léger, Jeux d’été se mue en tragédie dans laquelle le personnage de Marie n’a d’autre choix que de faire le deuil du passé. Le dénouement – scène la plus bouleversante du film, émerveille de beauté et fait de cette œuvre un des films les plus marquants dans la filmographie de son auteur.

Monika (1953)

sf4300Jean-Luc Godard déclarera à propos de Monika « Où étions nous quand Monika est sorti en salles ? ». C’est en effet à l’occasion d’une rétrospective à la cinémathèque française que les enfants de la nouvelle vague, 4 ans après la sortie du film, découvriront ce chef d’œuvre de Bergman. Jugé érotique et pornographique, ce film n’avait pas eu d’écho en dehors des frontières suédoises en 1953. Monika est pourtant considéré comme un film majeur de la filmographie bergmanienne, et ce notamment grâce à l’illustre scène où Harriett Andersson plante ses yeux dans la caméra, ce qui lui vaudra d’être considérée comme le premier regard-caméra de l’histoire du cinéma. Monika c’est une histoire d’amour, c’est la fuite dans l’été suédois, c’est une éloge de la jeunesse et de la liberté, c’est un éveil à l’érotisme dans son état de nature, mais c’est aussi une mise en garde de la vie conjugale. Le personnage de Monika, interprété brillamment par Harriett Andersson, est subjuguant dans sa liberté de femme, et interroge intelligemment le spectateur dans le contexte d’une Suède des années 1950 où l’émancipation féminine commence timidement à s’imposer. 

Le septième sceau (1957)

The-Seventh-Seal_Le_Septieme_Sceau_Det_sjunde_inseglet_ingmar_bergman_jeu_avec_la_mortLe septième sceau est l’œuvre qui a hanté toute la carrière de Bergman. Bergman dès ses débuts souhaitait réaliser ce film, mais il devra attendre 1957 pour pouvoir réaliser ce projet ambitieux. Le synopsis donne le ton du film : au Moyen-Âge, un chevalier (Max von Sydow), de retour des croisades, rencontre la Mort (Bengt Ekerot) sur son chemin. Commence une partie d’échecs afin de retarder sa fin et de trouver des réponses à ses questions sur la foi… Jugé austère et mystique, Le septième sceau est pourtant l’un des plus grands succès d’Ingmar Bergman à l’étranger. Bergman indiquera ceci à propos de son film : « Au Moyen-Âge, les hommes vivaient dans la terreur de la peste. Aujourd’hui, ils vivent dans la terreur de la bombe atomique. Le Septième sceau est une allégorie dont le thème est fort simple : l’homme, sa recherche éternelle de Dieu, avec la mort comme seule certitude. »

Les fraises sauvages (1957)

fraises_sauvages_ingmar_bergman_jeunesse_fenetre_1400Immense admirateur du cinéma muet des années 1920, Ingmar Bergman demandera à Victor Sjöström, cinéaste suédois renommé du film muet, qui a initié Bergman à l’art cinématographique, d’interpréter le rôle principal. Ce film est un voyage à travers la Suède, mais également à travers la vie du personnage principal. En effet, à la suite d’un rêve, Isak Borg (Victor Sjöström) décide de se rendre en voiture à Lund en compagnie de sa belle fille afin de recevoir une distinction honorifique couronnant sa longue carrière de médecin, ce qui sera pour lui l’occasion de revisiter sa vie passée. Ce voyage à travers le temps par la pensée nous enseigne qu’un homme conscient de sa propre insignifiance gagne face au monde. Moments d’existence intemporels, voyage poétique et méditatif au cours duquel ce vieillard égoïste dévoile ses failles, autant de grandeur peuvent se trouver dans ces fraises sauvages. Mais lorsque la mort frappe à la porte de nos pensée, il est temps finalement de se demander si l’on a vécu, et plus encore si l’on a bien vécu. Et le plus frappant, c’est la douceur et la sérénité avec laquelle ce Bergman tout juste à l’aube de la quarantaine raconte la fin de vie. Bribes de vie, bribes de mort d’une fulgurante beauté. Ours d’or à la Berlinale 1956.

Persona (1966)

film-persona5Persona est le film qui a « sauvé la vie et la carrière » d’Ingmar Bergman. Il y révèle une facette particulière de son travail à travers la thématique du dédoublement afin de montrer les rôles qu’on doit remplir dans une vie, la façon dont on les assume ou non. Œuvre expérimentale, Persona est aussi plus généralement le socle d’une réflexion sur l’art qui permet à Bergman de réinventer une nouvelle fois les codes du récit, de la narration, de ce que l’on attend de la performance d’un acteur. C’est l’occasion pour son actrice principale, la très belle Liv Ullman avec laquelle Bergman aura collaboré maintes fois, d’être propulsée dans la notoriété grâce à son rôle quasi muet.

Scènes de la vie conjugale (1973)

« J’ai écrit ces Scènes de la Vie conjugale en trois mois, tourné en quatre… Mais il m’a fallu une vie entière d’expériences », déclara Bergman à propos de ces Scènes de la vie conjugale. Tout au long de sa carrière, le couple n’aura cessé d’intriguer le cinéaste, et grâce à ces dix années de vie scenes-de-la-vie-conjuga-ii02-gcommune déroulées ici, leur auteur élabore son film fleuve. Au cours du film, Marianne (Liv Ullman) prononcera : « le problème dans un couple, c’est quand il n’y a pas de problème ! ». Réplique d’autant plus pertinente qu’elle arrive peu après le second chapitre au cours duquel, pendant un dîner, deux amis du couple en viennent à exprimer l’un pour l’autre une haine pure et viscérale refoulée jusqu’alors, et cette scène est sans conteste l’élément déclencheur de toute la réflexion de ce couple sur lui-même, véritable introspection et dissection de dix ans de vie commune marqués avant tout par l’incapacité d’aimer l’autre. Vertige de la parole, analyse inlassable à la recherche d’une lueur pour un nouveau chef d’œuvre duquel se sont inspirés de nombreux cinéastes depuis, du très connu cinéaste américain Woody Allen au réalisateur turc Nuri Bilge Ceylan qui signait en 2006 avec Les climats un hommage au maître suédois.

Sonate d’automne (1978)

sonate-d-automne-1978-01-gCharlotte Andergast (Ingrid Bergman), pianiste de renommée internationale, est invitée par sa fille Eva (Liv Hullman) à lui rendre visite après 7 ans pendant lesquels les deux femmes ne se sont pas vues. De retrouvailles chaleureuses remplies de sourires et de joie, le baslement vers les tensions qui refont surface entre mère et fille ne se fait pas attendre. C’est alors le début d’une longue nuit de conversation et de règlement de compte, de mise à plat d’un passé marqué par l’absence et la négligence de la figure maternelle. La joute oratoire est si puissance qu’elle semble résonner comme l’explication la plus saillante jamais orchestrée, avec un sens des mots minutieusement étudié qui font aller les personnages au delà du courage que la vie peut nous donner. La nuit laisse tomber les masques et répend une toxicité familiale qui ne laissera personne indemne. Ni les personnages, ni le spectateur. La confrontation en quasi huis-clos de deux actrices monumentales du cinéma suédois – les impressionnates Liv Ullman et Ingrid Bergman – est une orchestration cruelle de la destruction toute entière des êtres face au mensonges d’une vie et face à « l’invalidité » des sentiments. Dystopie familiale parfaite.

Fanny et Alexandre (1982)

fanny-et-alexandre-1982-02-g« Je ne ferai plus de long-métrage. Je ne me suis jamais autant amusé, et je n’ai jamais autant travaillé. Fanny et Alexandre représente la somme totale de ma vie en tant que réalisateur ». Cette citation de Bergman dit déjà tout sur l’œuvre. Fanny et Alexandre est la somme d’une vie de cinéma, et son auteur en vient jusqu’à transcender sa propre vie ! Au cœur d’une ville suédoise au début du XXème siècle, une famille aisée prépare les festivités de Noël, sous le regard du tout jeune Alexandre. Entre la mélancolie que le cinéma bergmanien a toujours cherché à partager et l’intensité émotionnelle qui atteint ici son paroxysme, Ingmar Bergman atteint le sommet parmi les sommets grâce à cette œuvre qui restera sa plus personnelle. Et c’est l’occasion pour lui de se réconcilier avec son enfance. Absolument monumental et indispensable !

Elsa Buet et Guillaume Perret

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