Semaine de la cinéphilie – Dossier Henri Langlois

Henri Langlois a été mis à l’honneur au sein de l’IEP à l’occasion du centenaire de sa naissance, tout comme il le sera à la cinémathèque française en avril prochain. Le fantôme d’Henri Langlois, s’il continue de survoler le monde du cinéma, s’est invité dans l’atrium pendant quelques jours, le temps de notre Semaine de la cinéphilie. Retour sur l’homme et sur son influence.

Affiche 41 - Semaine de la cinéphilie« Mais qui est donc ce Monsieur Langlois ? »
(Charles de Gaulle, février 1958)

Henri Langlois, personnage passionné et haut en couleurs, est né en 1914 à Smyrne, en Turquie. Il est un des pionniers de la conservation et de la restauration de films en France, « le dragon qui veille sur nos trésors » selon l’expression de Cocteau, “un homme obsédé, un homme animé par une idée fixe, un homme hanté”, écrivait François Truffaut. Dès le lycée, il collectionne les pellicules et s’intéresse de près au cinéma. A tout juste 20 ans, il possède déjà une connaissance encyclopédique sur ce domaine, et il décide de fonder avec George Franju le Cercle du cinéma, un ciné-club visant à protéger et diffuser les films muets au moment ou le cinéma parlant prend de plus en plus d’ampleur. Untitled-11_135
En 1936, avec l’aide de Georges Franju et de Jean Mitry, Langlois fonde officiellement la Cinémathèque française, à la fois musée et salle de cinéma. De 10 films en 1936, le fond atteint plus de 60 000 films en 1970. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, Langlois parvient à sauver un grand nombre de chefs-d’oeuvre de la destruction et des convoitises de l’occupant. En plus des films, Langlois aide également à préserver d’autres objets liés au cinéma, tels que des caméras, des machines de projection, des costumes et des programmes de salles. Il s’efforce d’étendre le concept de cinémathèque dans d’autres pays, notamment aux Etats-Unis ou à Cuba.
En 1962, Henri Langlois expose ses idées sur la conservation, la restauration et la philosophie qui l’anime dans une interview de Michel Mardore et Éric Rohmer dans les Cahiers du cinéma : cette publication fera date dans l’histoire des cinémathèques. Langlois bénéficie alors d’une certaine renommée: en 1970, un documentaire britannique intitulé Henri Langlois est réalisé et raconte son travail et sa vie, avec des entrevues de Ingrid Bergman, Lillian Gish, François Truffaut, Catherine Deneuve, Jeanne Moreau… Langlois reçoit par ailleurs un Oscar d’honneur en 1974 ainsi qu’un César d’honneur en 1977, année de sa mort.

Anais Justin

Henri Langlois par François Truffaut

Untitled-22_115« Comme tous les hommes hantés, Henri Langlois divisait le monde, les gens, les événements en deux blocs : 1. Ce qui est bon pour la Cinémathèque ­ 2. Ce qui n’est pas bon pour la Cinémathèque. Même si vous le fréquentiez depuis dix ans, il ne perdait pas de temps à vous demander des nouvelles de votre santé ou de votre famille car les notions mêmes de santé et de famille ne pouvaient se rapporter qu’à la santé de la Cinémathèque, la famille de la Cinémathèque. Cela ne l’empêchait pas d’être chaleureux, pourvu qu’on accepte de monter en marche dans le train de sa conversation, qui était plus exactement un monologue autour d’un complot dont il ne se souciait pas qu’on en ignorât les données. Par exemple : “Bonjour Henri, ça va ? ­ Ça va très mal. La Rue de Valois veut annuler l’assemblée du 17 mars à cause des procurations, mais j’ai répondu au contrôleur Pasquet que, si le ministère tenait pour rien les résolutions du 23 juillet, je convoquerais les membres de la sous-commission pour leur lire le rapport Novak de la FIAF consécutif à la résolution 35 bis du Manifeste de Locarno, et puis j’ai chargé Viktor de dire à Bascafe qu’on ne me fera pas le 11 mars le coup du 29 avril” ».

François Truffaut, se moquant respectueusement de l’obsession Henri Langlois
Source : « L’affaire de la cinémathèque française de février 1968 : tirez sur les ministres », Les Inrocks, 13 mai 1998

L’affaire Langlois

Untitled-5_149En 1968, Henri Langlois entre en conflit avec le ministère de la Culture : depuis 1958, André Malraux lui mettait en effet à disposition d’importants moyens financiers pour gérer la Cinémathèque, mais il lui est reproché de négliger l’administration, la comptabilité et la gestion du lieu. Le ministère tente donc de lui en retirer la direction administrative, tout en lui laissant la direction artistique. Cependant, la Cinémathèque est certes financée en grande partie par l’Etat mais elle demeure une association indépendante.
La nouvelle de l’évincement de Langlois, survenue autour des 9 et 10 février 1968, enflamme aussitôt le milieu cinématographique, et il s’ensuit une série de protestations en France et à l’étranger, auxquelles participent notamment Charles Chaplin, Stanley Kubrick, Orson Welles, Luis Buñuel, Alain Resnais, Jean-Luc Godard… Le 12 février, Chabrol déclare aux journalistes : « Ce sera une guerre totale. Et nous sommes sûrs de la gagner », alors que le journal Combat titre : « Le mythe Malraux a assez duré ». Un Comité de Défense de la Cinémathèque se forme afin de dénoncer la manœuvre. L’affaire devient de plus en plus politique puisque des hommes politiques tels que Mendès France et Mitterrand y prennent part (Truffaut remerciera ce dernier le 26 mars d’être intervenu à l’Assemblée nationale. Il en profite pour lui demander de mentionner Henri Langlois dans les débats télévisés, à peine un mois après une réplique de Charles de Gaulle se demandant « Mais qui est donc ce monsieur Langlois ? », qui avait marqué les cinéphiles de l’époque.
Malraux fait alors marche arrière et Langlois est confirmé dans ses fonctions le 22 avril 1968. Cependant, l’évènement a suffisamment échauffé les esprits pour qu’on en trouve l’écho pendant le mois de mai. Ainsi, le 13 mai, par solidarité avec le mouvement parisien, des étudiants envahissent le festival de Cannes et font le siège, empêchant les projections. Le 18 mai, plusieurs personnalités dont François Truffaut, Jean-Luc Godard, Claude Lelouch, Claude Berri, Jean-Pierre Léaud qui se sont activement impliqués dans l’affaire Langlois, se font relais de la contestation étudiante. Le 19 mai, les organisateurs ferment le festival, et aucun prix ne sera décerné.Untitled-7_142

Anaïs Justin

La Cinémathèque française

A5 5La Cinémathèque française fût crée en 1936 par Henri Langlois, Georges Franju, Jean Mitry et Paul Auguste Harlé. Les deux premiers conservaient et sauvegardaient depuis longtemps des vieilles copies de films, et à sa création, cette association loi 1991 avait pour objectif de conserver des films, de les restaurer et les proposer à un public le plus large possible. Au fil du temps, la Cinémathèque est devenue un des plus grand lieu d’archivage de films, mais aussi d’objets liés au monde du cinéma en général : costumes, affiches, publications, caméras…
Après avoir changé plusieurs fois de location (parmi lesquelles le palais Chaillot), la Cinémathèque française se déplace dans un nouveau bâtiment au 51 rue de Bercy en septembre 2005, ce qui lui permet notamment de poursuivre et de développer ses activités variées. Elle a par exemple fusionné avec la Bibliothèque du Film en 2007, et sa collection s’en est trouvée encore plus agrandie.
L’histoire de la Cinémathèque est très riche, et elle se confond bien souvent avec l’histoire des personnalités variées qui ont crée et fait vivre ce lieu, avec l’histoire du cinéma, ou même avec la vie politique, comme ce fût le cas lors de l’affaire Langlois.
La Cinémathèque propose énormément de choses, et toute personne un tant soit peu intéressée par le cinéma y trouvera forcément son compte, entre les nombreuses rétrospectives, projections d’avant premières, conférences, expositions (dont une actuellement pour le centenaire de son fondateur, Henri Langlois) etc… Le musée de la Cinémathèque propose aussi de nombreuses collections et sa bibliothèque des ouvrages, images, vidéos, et archives liées au monde du cinéma.
Et en accord avec sa volonté d’ouvrir ce monde à un large public, les prix pratiqués sont souvent très abordables. Pensez donc à aller y faire un tour la prochaine fois que vous allez à Paris !

Sidonie Bonnet Bel Arbi

La Nouvelle Vague et les enfants de la cinémathèque

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Anna Karina et Jean-Paul Belmondo dans Pierrot le Fou de Jean-Luc Godard (1965)

Mouvement emblématique du cinéma français de la fin des années 1950, la Nouvelle Vague est généralement associée, souvent à tort, à l’idée d’un cinéma « intello » et exigeant. Ce courant si particulier et novateur fut porté par de jeunes réalisateurs, avant tout cinéphiles, qui font désormais partie des grands mythes du cinéma français : principalement François Truffaut, Jean-Luc Godard, Claude Chabrol, Jacques Rivette et Eric Rohmer. Le but de ces jeunes réalisateurs était de casser certains codes cinématographiques trop académiques et classiques qui, selon eux, sclérosaient le cinéma français de l’époque. La Nouvelle Vague est aussi incarnée par des acteurs et actrices emblématiques : Jean-Paul Belmondo, Jean-Pierre Léaud, Anna Karina ou encore Jeanne Moreau. Influencés par le cinéma américain (Truffaut était un fervent admirateur d’Hitchcock et d’Howard Hawks), les réalisateurs de la Nouvelle Vague avaient pour ambition de donner un nouveau souffle au cinéma français tant sur le plan technique et esthétique (recours à la voix off, tournages en extérieur etc.) que sur le plan des thèmes abordés. La jeunesse, l’amour, les choses simples de la vie, la quête de liberté et d’indépendance: toutes ces thématiques sont traitées de façon inédite avec la Nouvelle Vague, parfois avec une dimension très autobiographique. Le cinéma ne doit plus montrer des héros et des situations extraordinaires mais au contraire s’attacher à décrire avec humour et spontanéité la banalité du quotidien, l’essence même de la vie. En cela, les films de la Nouvelle Vague peuvent parler à tout le monde, bien qu’ils soient déroutants au premier abord tant le jeu des acteurs et les choix narratifs sont parfois singuliers. Malgré tout, le cinéma de la Nouvelle Vague est étonnant, inventif, émouvant, et loin d’être inaccessible comme on le dit souvent !
On date la Nouvelle Vague de 1958 à 1962, même si certains codes de cette période strictement définie dans le temps existaient déjà quelques années avant (notamment dans Hiroshima mon Amour de Alain Resnais), et se exerceront une influence encore longtemps après. C’est A bout de souffle, de Jean-Luc Godard, qui marque officiellement l’acte de naissance de ce courant. La Nouvelle Vague n’aurait pu exister sans l’impact de Henri Langlois, auxquels les grands réalisateurs français de l’époque faisaient énormement référence. Certains d’entre eux se sont d’ailleurs eux-mêmes appelés « les enfants de la Cinémathèque », ceux-la même qui, emmenés par François Truffaut, feront plier André Malraux à l’issue de l’affaire Langlois.

Armelle Boucher

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