Rencontre avec Coline Serreau pour « Tout est permis »

C’est dans les années 1970 que Coline Serreau se lance dans l’écriture de scénarios pour le cinéma et le théâtre, la mise en scène au théâtre, au cinéma et à l’opéra puis, en 1975, elle se lance dans la réalisation cinématographique. En 1985, Trois Hommes et un couffin dépasse les 12 millions d’entrées en salle qui lui accorde encore aujourd’hui une place importante dans le palmarès du cinéma français. Elle réalise ensuite – entre autres – Romuald et Juliette, La Crise (César du cinéma du meilleur scénario), La Belle Verte, Chaos, 18 ans après, Saint-Jacques La Mecque et Solutions locales pour un désordre global en 2010. C’est avec Tout est permis qu’elle revient en salle le mercredi 9 avril, son troisième documentaire dans lequel elle s’immerge discrètement dans les salles de stage de récupération de points suite aux infractions du code de la route. Étonnant sujet qui ne tarde pas à révéler de nouveau les engagements de son auteure, qui montre à travers lui son attachement à l’importance du vivre ensemble. Coline Serreau nous a livrés quelques explications de tournage adossées à sa conception de notre société actuelle lors de sa venue à Lyon le mercredi 26 mars dernier.

526796C’est votre troisième documentaire. Comment appréhendez-vous ce genre et qu’est ce qu’il permet de plus que la fiction ?

Alors pour certains sujets, pas tous, c’est vraiment le sujet qui détermine cela. Ce n’est pas parce que j’ai voulu faire un documentaire, mais j’ai eu envie de parler de ça. A partir de là, la seule vraie façon de faire éclater une certaine vérité c’est de faire un documentaire. J’aurais pu faire une fiction mais je n’aurai pas su aussi profondément ce qu’il y avait dans le sujet, comment était vraiment les gens, car je l’ai aussi découvert en tournant, et je ne voulais pas seulement dire mon opinion, mais aussi montrer ce qu’était la réalité. Il y a certaines répliques du film, si je les avais écrites moi-même on m’aurait dit que je poussais un peu le bouchon… Là ce n’est pas moi qui les ai dites ! C’était pareil Pour Solutions locales, c’était un reportage sur des gens, des expériences, des discours, des preuves, la beauté de la nature, et je n’avais pas envie de faire une fiction là dessus. Moi je pars de ce que j’ai envie de dire, et ensuite seulement je trouve le langage.

Du coup, comment s’est passé le tournage ? Dans quelles conditions étiez-vous pour filmer ces personnes là ?

Moi je suis arrivée dans les stages avec l’autorisation du directeur de l’établissement, des animateurs et des psychologues, et ensuite j’ai expliqué mon projet avant de commencer à tourner. Voilà, je voulais faire un film politique, un film « scanner » de la société française, je ne suis pas un juge, j’ai aussi perdu des points, je ne suis pas différentes. Et c’est surtout un portrait humain que je voulais faire. Du coup, j’ai demandé à ceux qui ne voulaient pas y participer de lever la main, et j’ai un grand respect aussi pour ceux qui ont refusé, je les comprends aussi, même s’il y en a eu très peu. Voilà, c’était pour des raisons professionnelles mais pas par manque d’envie de parler, au contraire ! Moi j’avais un dispositif technique qui était calculé en fonction du fait que les gens voulaient parler. J’étais seule avec ma caméra, le son était installé avant et personne d’autre que moi n’entrait, je n’avais pas d’équipe ! Et m’étant présentée de cette manière modeste et m’étant faite oublier, très vite, au bout de quelques minutes, on m’a oublié ! Déjà, les stages commencent par un tour de table c’est comme une mini psychanalyse, c’est un moment où l’on écoute les autres, et les gens sont absorbés par cela et les gens se fichaient de ma présence.

SCRATCH  Justement cela se sent dès lors qu’on voit qu’ils découvrent telle ou telle chose pendant les stages. Et on en découvre également en tant que spectateurs puisque même lors de la préparation à l’examen du code de la route, on n’apprend pas toutes ces choses et on peut se demander pourquoi.

Alors évidemment c’est une question que je me pose aussi. Et j’ai aussi fait ce film pour ça… Je ne juge pas les auto-écoles ou le système, enfin si quand même car ce système est mal foutu, mais il y a une pression des jeunes qui passent le permis, car il le faut ce permis quand on est jeune ! Le code, c’est beaucoup d’informations à ingurgiter, c’est beaucoup de pièges alors imaginer comme cela doit être dur pour des étrangers de l’apprendre ! En plus de cela, c’est cher ! C’est quand vous avez peu d’argent que vous devez passer votre permis ! D’un autre coté, il n’y a pas non plus la volonté d’informer plus que ce qu’il faut car il faut aussi faire du fric quoi, donc on en est là. Mais après ce n’est pas si différent du reste de la société. Je décris cela, mais à travers ça je décris un système.

Que pensez-vous des campagnes d’intérêt général que l’on trouve sur la sécurité routière? Votre film semble chercher à aller plus loin, à provoquer une prise de conscience plus forte…

Ils ont un peu copié sur le monde anglo-saxon, notamment sur l’Angleterre et le Canada où les spots publicitaires sont très violents ! Moi je ne pense pas que ça soit pédagogique. Ca traumatise, et on se détourne de cela. Les stages ne sont pas comme cela, ils sont construits sur des protocoles intelligents pour faire accrocher les gens et leur faire comprendre des choses, non de les punir ! C’est de les empêcher de mourir…

SCRATCHEt pourtant, à entendre certaines personnes, on découvre que certains reviennent pour la troisième fois, après un nouvel accident, et les comportements semblent ne pas forcément changer, est ce que vous expliquez cela ?

Le film les montre, et dans ce qu’ils disent de marquant on a l’impression qu’ils sont nombreux, or ils ne le sont pas ! J’ai montré ces gens, qui sont intéressants, mais 90% de la société français, je le dis dans mon film, a entre 10 et 12 points. Cela veut dire qu’ils sont nombreux, et que la population accepte les règles et les appliquent ! C’est quelque chose qui est accepté, mais il y a 10% restants qui pensent que la règle ne s’appliquent pas pour eux ! Cela peut être des récidivistes tristes comme les alcooliques, ou des récidivistes grand-bourgeois qui pensent qu’ils sont au dessus de ça…

Ce qui est très intéressant lorsque l’on analyser les réactions, c’est que l’on voit bien que quand bien même les gens que vous montrez vont vers la rationalité, il y a tout de suite une forme de passion qui les rattrape…

Mais tout à fait ! Ça touche à quelque chose de très profond ! Et puis y a un phénomène de génération. Quand dans ma génération nous avons commencé à conduire, il n’y avait pas de limitations de vitesse, on avançait ! Bêtement mais on avançait, et on en est les rescapés, car il y avait 18 000 morts par an ! Il faut aussi multiplier les blessés par 5 ou 6.

Certaines personnes que vous interrogez estiment notamment que les radars sont des pompes à fric. Que pensez-vous du système de répression des infractions commises sur les routes ?

Mon avis, c’est que nous sommes réellement matraqués par les informations qui sont elles-mêmes commanditées par les lobby ! C’est leurs intérêts. Après tout c’est de bonne guerre, ils se battent pour faire du fric. Le problème, c’est qu’il n’y a pas la même force en face. On n’a pas du tout les mêmes moyens que les lobby donc on est en permanence aspergés de désinformation. Moi, simplement, je réinforme. Les radars ont été placés en France sur les routes où les gens meurent ! Ou est ce que les gens meurent ? Sur des grandes lignes droites. Pourquoi ? Parce qu’ils se sentent en sécurité et ils accélèrent… Il faut comprendre notre psychologie, car c’est là qu’on est en danger !

Pensez-vous qu’il faut une régulation de l’Etat de ce système d’auto-école, comme le disent certaines personnes dans les stages que vous filmez ?

Il y en a qui font très bien leur boulot, donc il ne faut pas tous les mettre dans le même panier. Je pense qu’un film comme ça sur les stages et la pédagogie qu’on y trouve, cela devrait être quelque chose d’obligatoire au sein de la population, tous les 4-5 ans, parce qu’on perd pied finalement, on a le sentiment qu’on est de plus en plus isolés et comme la société, dans sa maladie actuelle est plutôt une société communautariste, finalement on se rencontre entre jeunes, entre vieux mais il SCRATCHy a peu d’endroits inter-générationnels, inter-classes même, alors que c’est bien sur ce terrain là que la vie se développe ! Ce n’est pas une question d’être gentil, mais c’est utile de s’informer et d’informer les autres sur la vie ! Et c’est cela que le film dit, l’espace collectif reste la route, et il faudrait que la route soit vécue comme cela. C’est un espace de rencontre, pas de compétition ! Et dans la société on vous enseigne la compétition ! C’est le crédeau des écoles de commerce et s’il faut sans cesse chercher à écraser l’autre, à un moment donné c’est nous qui allons être tués. La seule chose qui fasse tenir debout, c’est la coopération, et ce n’est pas juste une question de morale, c’est tout de même une question d’intérêt ! L’individu programmé pour écraser les autres, c’est un bon acheteur.

Vous disiez avoir voulu faire un film engagé, et il l’est, mais il se fait surement moins engagé dans votre travail d’observation que dans le montage du film, puisque l’on constate une évolution qui va du stage de récupération de points à des thèmes beaucoup plus globaux comme le féminisme, le lobbying… Comment aviez vous pensé cela ?

C’est justement un travail dramaturgique, c’est une construction qui met en place un dispositif affectif et intellectuel. On commence en rigolant, et je prends les opinions les plus poujadistes en compte pour les critiquer doucement, par des démonstrations qui sont évidentes : on ne peut pas par exemple discuter du temps de réaction… Il y a les chiffres et l’histoire ! Petit à petit, on va vers une réflexion qui est éminemment politique mais qui n’est pas dans le conflit gauche/droite. La politique, je l’entends au sens de la manière dont on vit ensemble, cela me passionne. On voit que des gens de droite, comme de gauche, ont tenté d’améliorer cela. Chirac, qui a été le premier à vraiment combattre les comportements irresonsables au volant, il est de droite et on lui doit des milliers de vies, mais droite ou gauche on en a rien à faire, car de toute façon ce clivage est devenu n’importe quoi ! C’est ce pour quoi on se bat qui compte ! Donc c’est bien qu’il y a dans mon film l’installation d’un dispositif qui emmène les gens, à partir du rire, d’une empathie, vers autre chose – les accidentés ou le lobby de l’alcool. Mais je n’ai pas non plus voulu faire un film gore pour autant.

Et dans votre dispositif, vos cadrages sont très rapprochés…

Toujours oui !

Est ce que c’est une volonté de faire passer une émotion ?

C’est comme cela que j’ai envie de voir les personnes que je filme. J’ai envie de les voir vraiment, et les filmer comme ça c’est aussi une manière de les aimer. C’est très instinctif, c’est moi qui cadre, il y a un théorisation derrière mais il y a aussi une envie que je ne peux pas réprimer car je suis aussi une artiste. Choisi le cadre, c’est un peu comme faire de la peinture finalement, et dans certains cas j’avais vraiment besoin d’être dedans. Ce n’est pas une volonté moralisatrice du tout, mais c’est envie d’être profondément avec les gens, qu’on les aime ou pas ce n’est pas la question, mais les accompagner, être à l’intérieur d’eux. On est comme eux, et on se regarde à travers leur regard. Et même si ce sont des idiots, c’est toute l’ambiguité de la vie, on n’est pas dans le simplisme avec cette dialectique. Le boulot des agents de la sécurité routière ou des juges, c’est de dire « ça c’est bien, ça c’est pas bien ! » mais moi ce n’est pas mon boulot, donc je dois avoir cette richesse de vision, de sentiment et d’empathie.

Coline-Serreau-DR

© Amnesty International

Pour vous, le cinéma peut-il être un moyen de « mieux » sensibiliser ?

Oui, mais je ne le fais pas pour ça. Je suisune cinéaste engagée politiquement car j’ai une vision du monde qui est personnelle et analytique mais je ne considère pas que le film doit être seulement un outil militant. Trois hommes et un couffin était un film très militant, peut être plus encore que celui-ci. C’est une vision du monde que je défends. Puis il ne faut pas être trop arrogant ou orgueilleux car un film peut contribuer à cela, mais ni plus ni moins que les autres corps de métier qui se battent pour telle ou telle chose, que ce soit la sécurité routière, les hôpitaux ou les écoles… Et eux sont sur le terrains et sont plus importants qu’un film ! Donc avec ce que j’ai comme métier, je raconte des histoires, et je mets modestement ma vision du monde à la disposition des gens à travers mes films. Après, ils la prennent ou non ! Voilà, mais je ne veux pas lever un drapeau comme ça… Ce sont les petites gens qui changent le monde ! Vraiment ! Et qui font les grandes évolutions ou révolutions si cela coince ! [Rires].

Propos recueillis à Lyon le mercredi 26 mars 2014 à Lyon, par Guillaume Perret et Clémence Michalon

Photos du film : © Bac Films

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