Under the Skin – Interroger la matière

Dans la brume palpable de l’Ecosse, le Mal rôde insidieusement à la recherche de la prochaine proie, une menace invisible dont nous sommes en tant que spectateurs les seuls témoins. Scarlett Johansson, à travers les deux derniers films dans lesquels nous avons pu la voir – ou tout au moins l’entendre, à savoir Her de Spike Jonze en mars dernier et Under the Skin de Jonathan Glazer en salle depuis le mercredi 25 juin, semble prendre à revers sa filmographie par des choix originaux qui la mettent en relief et valorisent le césar d’honneur qu’elle s’est vue remettre au théâtre du Chatelet en février dernier, dont certains avaient souligné une récompense venue « trop tôt », l’actrice étant alors seulement âgée de 28 ans. Dans Under the Skin, elle prête sa peau à un extra-terrestre qui s’est invité sur Terre pour séduire des hommes avant de les faire mystérieusement disparaître. Synopsis trop réducteur d’un film riche en interprétations et en suggestions…238222

INTERROGER LA SITUATION

Dans le noir total de la salle de cinéma et de l’écran, à041532 l’horizon lointain, apparaît un point defuite lumineux duquel, lentement, nous nous approchons. Des formes circulaires s’imbriquent les unes dans les autres alors que le son se fait assourdissant et mécanique, annonçant le danger, et que des mots sont indistinctement prononcés par une voix féminine – celle de Scarlett Johansson. En extrême gros plan, un œil apparaît et marque la finition du processus de construction du corps par le choix de son organe le plus mystérieux, miroir de l’âme et de la sensibilité et paradoxalement le plus difficilement lisible. Sur une route sinueuse et désertée d’Ecosse, l’obscurité est également brisée par un autre point lumineux, celui des phares d’une moto dont le conducteur suivra l’être qui habite Scarlett Johansson pour assurer sa protection. Le mal est là, tapi dans les ténèbres, et il va pouvoir entamer sa mission sur Terre à travers son agent aux allures de femme fatale, mystérieuse et vénéneuse.
094364C’est donc une Scarlett Johansson à contre-emploi, presque méconnaissable, que l’on retrouve à errer dans les rues de Glasgow au volant d’une camionnette (mais ce n’est pas Scarlett, alors si jamais vous croisez cette femme au coin d’un carrefour, n’acceptez pas ses avances si vous voulez sauver votre peau, au sens propre comme au sens figuré !). Toute la première partie du film repose sur ce processus répétitif de séduction d’hommes marchant seuls, s’abandonnant aux promesses de l’ombre. Leurs échanges en champs / contre-champs rapides – comme pour renforcer la prédation ambiante –, constituent les quasi-seuls dialogues du film et suivent un schéma semblable d’interrogations qui, bien qu’étant posées mécaniquement et indiscrètement par cette femme qu’on pourrait trouver maladroite, ne trahissent jamais le jeu de dupes conduisant les hommes dans un intérieur infini et monochrome où l’espace s’étend dans l’opacité du noir. Une dimension dans laquelle le l’espace-temps n’existe pas, dans laquelle les hommes s’enfoncent comme dans un océan d’encre visqueuse avant de disparaître et de laisser cette femme inaccessible repartir à la chasse. Dans cette immensité noire ne demeure que l’absence de tout, même des lignes de fuite. Le seul point de repère était le reflet au sol des personnages, unique preuve de leur existence tangible dans une dimension sans repère physique. Je me reflète donc je suis. Mais je glisse vers un ailleurs inconnu, autrement plus infini.098427

INTERROGER LES IMAGES

Si l’intrigue a su pleinement conserver son mystère – plus encore dans cette première partie redoutable –, la mise en scène est quant à elle d’une cohérence et d’une limpidité exemplaire, jamais outrancière et soucieuse de retranscrire les désirs et les pulsions de malveillance par d’étranges faisceaux lumineux à la beauté singulière, par les nuances d’un noir enivrant, par la froideur d’images brutes. Jonathan Glazer façonne une œuvre éperdument sensorielle et tisse une toile de science fiction raffinée qui s’émancipe des poncifs du genre en privilégiant une image épurée qui saisit dans l’uniformité des cadres la découverte et la perdition du vivant. 

Lorsque, ainsi enfoui sous la surface, hors du undermonde réel et tangible, les proies masculines se meuvent dans une lente apesanteur, noyées dans la solitude et la désolation de ce fondu ténébreux, le miroir à la surface est replacé à-même l’écran de cinéma : cet homme que je regarde, qui lui-même regarde celui qui l’a précédé se raidir dans un dernier élan de lutte contre la désagrégation de ses organes, de son corps tout entier, cet homme me rappelle à mon propre corps, à ma propre sensibilité. Cette scène – l’une des plus hallucinantes qu’il nous ait été données à voir depuis longtemps – tire sa puissance d’un alliage entre sa beauté plastique et un usage pondéré d’une bande son balancée entre stridence et silence. Tout est là, dans cette photographie instantanée sidérante qui transcende l’imagerie métaphysique : en une seconde, le glissement du vivant au non-vivant s’opère, tout comme la frontière entre moi et l’autre se dresse, cet être venu d’ailleurs qui a extrait de mon corps toute matière pour n’en garder que la peau, cette façade des apparences qui caractérise tant nos sociétés développées actuelles et qui nous prend à notre propre piège : celui de nous être fait berner par une simple, belle et fausse image.
Le traumatisme de cette scène est pourtant sans cesse rattrapé par d’autres, qui touchent par ailleurs de très près au documentaire et confèrent à ce film hybride un versant profondément ancré dans la réalité sociale. Dans un centre commercial ou dans la rue, les passants sont filmés à la dérobée, dans des séquences de plans courts, comme pour imprimer une radiographie générale et rapide du monde humain que nous sommes invités à regarder de l’extérieur. De même que les hommes attirés par cette camionnette menée par Scarlett Johansson ne sont pas des acteurs mais de simples passants pris au piège par l’actrice, et prévenus under_the_skin_1seulement après coup que la scène a été filmée pour le tournage d’un film ! Ce tournage « en secret » explique la force naturelle de certaines scènes comme celle de la chute de Scarlett Johansson au milieu de la rue. L’image brute alterne ainsi avec l’image fantasmagorique, par la prise de gens ordinaire. Une scène en bord de mer, où un bébé hurlant sur la plage se retrouve abandonné à la nuit, est ainsi une autre scène tétanisante de Under the Skin.

INTERROGER L’AUTRE

Under-the-Skin- -un-teaser-avec-Scarlett-JohanssonJonathan Glazer offre une variation saisissante du mythe des Envahisseurs (dans la même démarche, nous avions analysé l’an dernier Borgman de Alex Van Warmerdam). Le but de leur présence sur Terre n’est jamais si important que les interrogations sur de notre monde posées en filigrane par ces êtres venus d’ailleurs. La grande force du film est ainsi le parti-pris de Jonathan Glazer d’un point de vue extérieur au monde humain, épié avec indifférence : c’est parce qu’elle n’en fait pas partie et que cette femme-alien le regarde de la sorte que notre monde paraît étrange, incertain, vain voire même médiocre. Quelques éléments vont alors questionner ce qu’il y a sous la peau de Scarlett Johansson, un enfant qui pleure, du sang sur la main et, au cours d’un under-the-skin-illus2scène qui fait fondamentalement basculer le film dans sa seconde partie, la rencontre avec un homme défiguré. L’ambiguïté de cette scène réside dans le regard tout aussi indifférent que la femme intéressée pose sur cet homme jugé et stigmatisé par le spectateur. Dans cette scène, la peau devient de nouveau le vecteur de la sensibilité par le toucher. Elle est pleinement érigée comme cette fine particule physique qui sépare l’Autre et le Moi, l’inhumain et l’humain. Étrangement, la proximité des personnages floute la monstruosité intérieure de l’une, extérieure de l’autre. Ainsi, c’est par l’invitation d’une morale – elle aussi laissée à interprétation – que Under the Skin évolue dans une autre direction. La seconde partie du film perd malheureusement un peu l’efficacité du film en cela qu’elle dépasse déjà, par moment, la limite du « trop démonstratif » et prend légèrement le contre-pied de l’atmosphère instituée jusqu’alors en chamboulant les équilibres de la prédation. Mais qu’importe, la fuite de Scarlett Johansson lui permet d’essayer de saisir les enjeux de la matière et de la sensibilité. De stoïque, ce visage étranger devient terrifié par l’environnement hostile. Il révèle la puissance de jeu de l’actrice qui aura su, dans la retenue, supplanter à la froideur impassible d’une dimension intemporelle l’urgence du présent. Le peur n’est plus le seul fardeau des humains, le danger est là, ambiant. 067470Dans la brume et la froideur de l’Ecosse, le Mal rôde insidieusement à la recherche sa proie, une menace invisible dont nous sommes en tant que spectateurs les seuls témoins… Ce Mal, comme le film lui-même, est insondable. C’est de là que vient la fascination, l’acceptation de la règle du jeu…

REALISATION et SCENARIO : Jonathan Glazer
PRODUCTION : Film4, Silver Reel, FilmNation Entertainment, Scottish Screen, Nick Wechsler Production.
DISTRIBUTION (FRANCE) : Mk2 / Diaphana Distribution
AVEC : Scarlett Johansson
PHOTOGRAPHIE : Daniel Landin
COMPOSITEUR : Mica Levi
ORIGINE : Grande-Bretagne
GENRE : Science-fiction
DATE DE SORTIE : 25 juin 2014
DUREE : 1h47

Guillaume Perret

 

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