Winter Sleep – La fin d’un règne anatolien

WS_120x160cs4.inddEn mai 2014, à l’approche du verdict du jury de Jane Campion lors de la 67ème édition du festival de Cannes, aucun prétendant à la Palme d’Or ne s’était distingué unanimement, comme cela avait été le cas l’année précédente notamment, pour La Vie d’Adèle de Abdellatif Kéchiche. Pourtant, lorsque l’on découvre Winter Sleep, et même si l’on n’a pas encore vu l’intégralité des films de la compétition officielle, cette Palme 2014 s’impose comme une évidence. Septième long métrage d’un cinéaste habitué des prix cannois (Grand prix et double prix d’interprétation masculine pour Uzak en 2003, Prix de la mise en scène pour Les Trois Singes en 2008 et Grand Prix de nouveau pour Il était une fois en Anatolie en 2011), la récompense suprême vient saluer la maturité d’une œuvre et celle de son auteur – qui concourra par ailleurs en février 2015 pour l’Oscar du meilleur film étranger. Nuri Bilge Ceylan rejoint ainsi son prédécesseur sur la prestigieuse première marche cannoise, Yılmaz Güney, cinéaste turc prolifique et révolté dont l’œuvre s’était emparée de la réalité sociale de son époque au point de créer un « néo-réalisme turc », détenteur de la Palme d’Or 1982 pour Yol, dont il avait cédé la réalisation à Şerif Gören. C’est un nouveau cinéma que représente Nuri Bilge Ceylan, ancré dans une Turquie différente mais non plus apaisée, dont il a salué la merveilleuse jeunesse en mai dernier.

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Ruptures et continuités
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Muzaffer Özdemir et Emin Ceylan dans Nuages de mai (1999) © Les films du paradoxe

Par où commencer lorsque l’on souhaite écrire sur un film aussi dense et aussi complet que l’est Winter Sleep ? Ils sont devenus rares, ces films aux allures de fresque des sentiments et des relations humaines, et c’est justement leur raréfaction qui nous pousse à les embrasser complètement, et à se laisser étreindre par eux jusqu’au dernier acte. Winter Sleep est adapté de trois nouvelles du dramaturge russe Anton Tchekhov, source d’inspiration majeure du cinéaste qui poursuit son exploration des êtres. Mais il n’est en rien un film-somme de son auteur. Le terme de sommet est certain et plus adéquat. Car Nuri Bilge Ceylan, parti d’une simple passion pour la photographie – qui se remarque dès son premier court-métrage, Koza, en 1995 –, fonctionne par touches et retouches tant esthétiques que thématiques, à tel point qu’un film semble en appeler un autre avec autant de cohérence que de fluidité. Des bribes d’un quotidien mélancolique dans Nuages de mai à un itinéraire nocturne mental déguisé en polar dans Il était une fois en Anatolie, d’une image documentaire brute dans Uzak à un tableau aux multiples nuances de noir dans Les Trois singes, le cinéaste essaye, réussit, évolue constamment jusqu’à se renouveler une fois de plus avec Winter Sleep, tout en conservant l’emprunte de ses débuts. Quoi qu’il en soit, chaque film du réalisateur agit comme une invitation à un voyage introspectif, qui s’ouvre ici sur Aydın, dos à la caméra, contemplant les terres anatoliennes et rappelant Cemal (Muhammad Uzuner) dans Il était une fois en Anatolie.

Ceylan 11Un point de liaison, qui semble aujourd’hui plus limpide que jamais réside, contre toute attente, dans la place que Nuri Bilge Ceylan accorde au regard des enfants sur un monde qui se déchire. C’est par eux que tout commence et que tout finit. Déjà dans Nuages de Mai, par exemple, le tout jeune Ali (Muhammad Zimbaoğlu) expliquait à Muzaffer (Muzaffer Özdemir) qu’il avait été chargé par sa mère de garder dans sa poche un œuf qui, s’il n’était pas brisé à l’issue des 40 jours impartis, lui permettrait d’obtenir une montre musicale. Muzaffer lui conseillait alors de le faire cuire afin qu’il ne se casse pas. Mais cela aurait signifié tricher, soulignait Ali, et se laisser corrompre les conseils d’un adulte. Ismail (Ahmet Rıfat Sungar), le jeune adolescent des Trois Singes, assistait impuissant à la dislocation de la cellule familiale et devait subir les conséquences des secrets des uns, des manipulations des autres. En 2011, Nuri Bilge Ceylan nous laissait, à l’issue de Il était une fois en Anatolie, sur le plan éloigné d’une cour de récréation contemplée par le médecin (Muhammad Uzuner) qui soulignait quelques minutes plus tôt qu’en l’état, ce sont les enfants qui payent les conséquences des actes des adultes. L’innocence du jeune Ali n’existe plus dans le regard effronté du fils de la victime d’Il était une fois en Anatolie. Pas plus que dans celui d’Ilyas, fils du locataire d’Aydın dans Winter Sleep, élément déclencheur d’une spirales d’affrontements et de luttes. Ainsi, là où s’arrête l’histoire d’une enquête policière commence celle d’un gérant d’hôtel au cœur de la Cappadoce.Ceylan 7

Nuri Bilge Ceylan nous a habitué aux paysages anatoliens, qui impriment si fortement la rétine depuis ses premiers pas au cinéma qu’ils s’étaient même étrangement reflétés dans la représentation désertique de l’Istanbul de Uzak. Cette fois-ci, il nous invite au cœur d’une terre mystique parcourue par les formations volcaniques accidentées et les habitats troglodytiques, très appréciés des touristes, dont certains résistent à l’approche de l’hiver sans ne jamais percevoir le climat orageux caché derrière les masques des gérants de l’hôtel Othello. Aydın (Haluk Bilginer), ancien comédien qui a hérité de l’hôtel suite à la mort de son père, vit à l’écart (au-dessus?) du monde, alimente ses journées d’écriture pour un journal local que personne ne lit, et de recherches en attendant d’entamer la rédaction d’un ouvrage sur l’histoire du théâtre turc. Nihal (Melisa Sözen), sa jeune épouse, poursuit une existence autonome et s’efforce d’être indépendante tandis que Necla (Demet Akbağ), sa sœur récemment divorcée, comble par la lecture l’ennui des jours. Trois existences recluses dominées parmi lesquelles s’imposent la froideur d’un homme qu’on a trop déifié. Un équilibre fragile qu’un malheureux incident, une vitre brisée par le jeune Ilyas, va bouleverser. Un petit rien qui suffit à enrailler le quotidien, à amorcer la fin d’un règne.

QUAND TOMBENT LES MASQUES

Ceylan 3La Cappadoce devient alors rapidement le théâtre des luttes et des désillusions, révèle sous sa beauté naturelle un envers bien plus rugueux, celui du temps perdu et d’une vie qui reste encore à découvrir. Or, conquérir la vie en se fondant sur les apparences que l’on prend pour vrai, ce n’est que repousser l’illusion d’une existence en trompe-l’œil et, dans l’attente, se croire capable de juger de la réalité qui s’offre à nous. Nuri Bilge Ceylan prendra le temps nécessaire pour déconstruire le présent et tirer ses personnages vers le véritable reflet d’eux-mêmes, à l’occasion de longues scènes d’échanges, de tirades sarcastiques, dont certaines dépassent parfois les vingt minutes et nous invitent à prendre part en temps réel au spectacle de joutes oratoires impitoyables mais d’une retenue parfois si étonnante qu’elles ne font que renforcer la dramaturgie du film, renvoyant sans cesse aux failles de ses personnages. Nuri Bilge Ceylan et sa co-scénarite (et épouse) Ebru Ceylan, sans jamais assommer le spectateur, nous proposent ici la touche de renouveau de leur travail commun au fil des années : une justesse d’écriture jusqu’alors rarement atteinte, un dialogue intarissable qui n’a rien à envier au maître suédois Ingmar Bergman que Nuri Bilge Ceylan cite souvent parmi ses principales sources d’inspiration, dont chaque mot est pesé, mesuré afin de rendre percutante toutes les répliques. Ainsi, pour la première fois, Ceylan soustrait son récit à la latence contemplative qui laissait autrefois les silences raconter l’histoire et le trouble des personnages. Winter sleep, par ce seul aspect d’écriture, n’a ainsi plus grand chose avoir avec un film comme Uzak.

Au cours de ces longues altercations, la subtilité résiste dans l’incapacité à discerner le vrai du faux, le bon du mauvais. La grande force d’écriture du couple Ceylan se trouve non seulement là, dans ce refus continu de trancher, de donner raison à l’un pour mieux détromper l’autre, dans la générosité d’accorder à chacun de leurs personnages la faculté de se prononcer sur l’autre quelque soit sa position dans une situation conflictuelle donnée, mais d’autre part, elleCeylan 6 réside dans cette incroyable capacité à s’emparer des émotions qui traversent l’humain au cours de son existence pour enfin les partager dans une incroyable justesse. C’est peut-être là que se trouve le second point fort de Winter Sleep – qui commençait timidement à apparaître dans Les trois Singes et Il était une fois en Anatolie : partager les émotions. L’isolement des personnages, s’il en est venu à provoquer la glaciation de leurs rapports, parvient à libérer la fibre empathique du spectateur qui, contrairement aux personnages eux-mêmes, se trouve dans la position la plus délicate qui est celle du non-juge. Il est condamné à apprécier, impartial, les sarcasmes, les hypocrisies, les mauvaises-foi, les larmes, les cruautés mais, au milieu de tout cela, il est surtout appelé à y lire une redoutable humanité des personnages. Ainsi, Ceylan nous invite davantage à comprendre ces êtres complexes qu’à les détester simplement et ne recule, de fait, devant aucune ambiguïté (c’est sur ce point majeur qu’il rectifie les principales faiblesses des Climats (2006), réfléchissant également sur la relation mitigée d’un couple au fil des saisons, mais qui nous poussait trop à prendre parti pour l’un ou l’autre). Rares sont, de fait, les instants qui ne saisissent pas Aydın, Nihal et Necla dans des plans qui leur sont respectivement et strictement dévoués. Chaque personnage se trouve cadré dans un champs qui lui appartient pleinement, dans lequel il peut s’exprimer librement jusqu’à ce que l’alternance rende la parole à l’interlocuteur. Parti-pris trop classiques ? On pourrait le croire, pourtant, c’est peut être bien la plus belle façon pour raconter cette histoire de ruptures…Ceylan 4

Que reste t-il, alors, quand les mots sont épuisés et que les personnages sont à bout de souffle ? Et bien, aussi surprenant que cela puisse paraître venant d’un cinéaste qui s’était jusqu’à aujourd’hui restreint par souci de dépouillement, ce sont les notes, somptueuses et discrètes, de la 20ème sonate de Schubert, qui interviennent non pas pour fluidifier le récit, mais pour le suspendre un instant. Jusqu’à la fin, jusqu’à ce magnifique et bouleversant regard final échangé à travers une fenêtre entre Aydın et Nihal, plein de défiance et d’amour impossible, cet air réconfortant rend à la Cappadoce son endroit, resème son spleen naturel et l’éventualité d’un apaisement, ce hüzün mystique dont parlait Orhan Pamuk et qui transcende la Turquie et le cinéma de Nuri Bilge Ceylan.

L’Intime et le Politique

Ainsi, par l’ampleur du jeu des comédiens, tous impeccables, par la richesse de l’écriture et par la composition impressionnante de maîtrise de chacun des cadrages – Ceylan est le maître minutieux du cadre dans le cadre situant parfaitement ses personnages dans leur environnement –, Winter Sleep s’élève au rang des plus belles fresques des sentiments, qui se dévoile sous nos yeux à la manière d’un roman. Ceylan, lui, s’élève encore plus haut, là où plus aucun autre réalisateur turc actuel ne peut l’atteindre – souvent trop confinés dans une complaisance « auteuriste » répulsive, leurs scénarios souvent inaboutis et leur esthétique pensées comme auto-suffisantes qui aboutissent à des films aux allures autarciques –, et devenant un auteur-cinéaste contemporain assurément incontournable.

Si Nuri Bilge Ceylan est si grand aujourd’hui, c’est parce qu’il a su saisir la réalité dans sa complexité, mais qui n’est pas tant la seule réalité de son pays que celle de tout homme ici-bas. Aydın n’est-il pas lui aussi l’animal majestueux qui s’écroule lors d’une scène de débat alcoolisé, à Winter Sleep-10l’image d’un cheval sauvage que l’on épuise pour le mettre à terre et le soumettre à nous ? Winter Sleep cède les acquis aux doutes existentiels, questionne la lucidité du regard d’Aydın sur le monde. L’aveuglement total de cet homme souverain, « cultivé, honnête et juste » mais auto-proclamé légitime à faire le procès de ceux qui l’entourent en vertu de ces qualités, l’invite à invalider les arguments de sa sœur par son aigreur et les accusations de son épouse sous prétexte qu’elle ne servent qu’à combler le vide de sa vie. La stature de ce personnage illustre l’organisation hiérarchique de ses rapports avec ceux qui l’entourent, fait de lui un homme de pouvoir incapable de comprendre, entre autres, les hommes de foi. L’ironie de certaines scènes se mue en malaise profond – le baise-main de l’enfant, la visite de l’imam Hamdi Hodja portant des chaussons qui le l’amoindrissent d’autant plus. L’intime devient le reflet de luttes politiques et de batailles pour la survie l’honneur. Winter Sleep atteint ainsi un point de réflexion sensible sur les rôles et les positions sociales que l’on occupe au sein de la société.

Ainsi, de ces 3h16 débordant d’intensité, pas de vainqueurs ni vaincus. Seul Nuri Bilge Ceylan ressort triomphant et vainqueur de ce parcours hivernal qui déchire l’Anatolie centrale entre grandeurs et décadences impétueuses, enfonce le royaume Othello dans l’incertitude. Il n’y avait pas de printemps dans Uzak. Il n’y en avait pas non plus dans Les Climats. L’hiver est long est douloureux dans Winter Sleep, qui nous abandonne une nouvelle fois sur un épilogue ouvert, sublime et empli de doutes sur l’avenir de Aydin, Nihal et Necla. Le printemps reviendra t-il dans le cœur détruit de ces rois déchus ?Ceylan 5

REALISATION : Nuri Bilge Ceylan – SCENARIO et DIALOGUES : Nuri Bilge Ceylan et Ebru Ceylan – PRODUCTION : Zeynofilm – DISTRIBUTION (FRANCE) : Memento Films Distribution – PHOTOGRAPHIE : Gökhan Tiryaki – ORIGINE : Turquie ; TITRE ORIGINAL : Kiş Uykusu – GENRE : Drame – AVEC : Haluk Bilginer, Melisa Sözen, Demet Akbağ, Ayberk Pekcan… – DATE DE SORTIE : 6 août 2014 – DUREE : 3h16

Guillaume Perret

Photos : © Memento films Distribution et Les films du Paradoxe

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