Seconds, un dédale existentiel et paranoïaque

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   Sorti en 1966, Seconds a pu être redécouvert cette année dans les salles obscures françaises en version restaurée. Une belle occasion de découvrir ce film fascinant et trop peu connu de John Frankenheimer (ayant aussi réalisé «Le prisonnier d’Alcatraz» ou encore «The Mandchurian Candidate »). Le scénario de Seconds est construit autour d’une intrigue relativement simple de prime abord : Arthur Hamilton (John Randolph), un homme dans la fleur de l’âge, appartenant à la middle class américaine, vit une existence rangée et routinière. Il reçoit un jour un coup de téléphone d’un ami proche qu’il croyait décédé. Cet ami, Charlie, lui affirme qu’il est bien vivant et lui promet qu’il peut le retrouver en suivant ses instructions, qu’une  « autre vie est possible ». Arthur Hamilton, malgré des hésitations, décide de se rendre au rendez-vous indiqué par son ami et se retrouve finalement enfermé dans un étrange building: il n’a plus la possibilité de repartir. Il entre alors en contact avec une organisation secrète lui proposant de simuler sa mort et de lui créer une nouvelle identité, un nouveau corps et ainsi une nouvelle vie. Dès lors, Arthur Hamilton devient Antiochus Tony Wilson (Rock Hudson) et va être irrémédiablement entraîné dans un combat à la fois intérieur et extérieur pour tenter de s’approprier sa nouvelle identité.

Un pacte avec le diable synonyme de renoncement

   Seconds nous offre une vision très noire de « l’American Way Of Life« , alors à son apogée dans les années 1960. Arthur Hamilton est en effet l’archétype de l’Américain appartement à la classe moyenne supérieure. Marié, cadre dans une banque, il possède une maison dans une banlieue aisée ainsi qu’une imposante voiture. Recevant les appels téléphoniques de son ami qu’il croyait mort, il est angoissé et ne sait que faire. Le fait qu’il cède et accepte, de manière plus que contrainte il est vrai, le contrat proposé par la mystérieuse organisation témoigne d’une forte volonté de renoncement. Arthur Hamilton aspire à une nouvelle vie, moins routinière et pesante, où il pourrait devenir l’homme qu’il a toujours rêvé d’être. C’est le cas de tous les « clients » de l’organisation secrète : tous étaient profondément insatisfaits de leur existence, leur faire accepter une nouvelle vie et identité a dans ce cas plus de chances de réussir. Pourtant, on le découvre vite : beaucoup n’arrivent pas à s’adapter à leur nouvelle identité. Une forte désillusion s’abat sur Arthur Hamilton lorsque celui-ci découvre sa nouvelle existence : le film est centré sur cette lutte intérieure qui agite le personnage et le broie de toutes parts. Seconds tisse une réflexion sur les questions de renoncement et de réalisation de soi et illustre, de façon relativement pessimiste, le fossé existant entre nos aspirations profondes et leur mise en oeuvre concrète.

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   La question de l’appropriation d’une nouvelle identité est passionnante. En effet, on voit à quel point il est difficile pour Arthur Hamilton de se créer une personnalité en adéquation avec sa nouvelle identité : celle d’un peintre, célibataire, fils unique. Déconstruire sa personnalité antérieure, se détacher de schèmes sociaux incorporés (manière de penser, de se comporter, attachement à certaines valeurs) semblent alors des processus vains. Arthur/Tony reste inadapté, fini par être marginalisé et considéré comme un danger par l’organisation secrète. L’opération est un échec. Il y a conflit entre Arthur Hamilton et Tony Wilson, ce dernier étant toujours hanté par celui qu’il fut auparavant. John Frankenheimer questionne alors les notions de choix et de déterminisme, dans une société américaine qui prône alors la liberté individuelle et le choix pour l’individu de mener la vie à laquelle il aspire. Le réalisateur s’amuse aussi avec le mythe classique de la recherche d’immortalité. En acceptant le contrat de l’organisation, Arthur Hamilton pactise en quelque sorte avec le diable. On pense alors au mythe de Faust : Hamilton aspire à une seconde vie où tout serait plus positif que durant sa prime existence. Finalement, la nouvelle vie d’Arthur Hamilton est tout aussi infernale.

Esthétique paranoïaque et cauchemardesque

   Le thème de l’appropriation d’une nouvelle identité fait souvent penser à l’intrigue de la Mort aux trousses d’Alfred Hitchcock. La question de l’adaptation à une nouvelle personnalité, à une nouvelle manière de se comporter, est traitée de façon plus légère chez Hitchcock tandis qu’elle est abordée de façon oppressante chez Frankenheimer. Les deux films ont cependant en commun deux personnages principaux entraînés dans un long dédale paranoïaque. Le personnage est alors seul contre tous, n’arrive pas à discerner le vrai du faux. Il est en proie à une forte violence psychologique contre laquelle il ne peut réellement lutter. Dans Seconds, les lieux sont tous terriblement oppressants : les bureaux de l’organisation secrète (sans fenêtres, sans issues, structurés par de longs couloirs froids), la maison en Californie (où l’océan lui-même est menaçant). La place du personnage principal face à l’absurde de certaines situations et la sensation d’être victime d’un complot, cet univers clos et paranoïaque sont des éléments qui rappellent aussi énormément l’oeuvre de Franz Kafka.

   Cette paranoïa ambiante, cette oppression quasi omniprésente est largement renforcée par l’esthétique du film. Sur le plan purement formel, Seconds est réellement brillant et audacieux pour un film des années 1960. Gros plans angoissants sur les visages des personnages, contreplongées déroutantes, images déformées, distendues : tout cela illustre la longue spirale infernale dans laquelle est enfermé le personnage principal et où le spectateur est à son tour entraîné. On ressent une véritable volonté expérimentale de la part du réalisateur au travers de certaines scènes (scène d’ouverture ou encore la longue scène d’orgie totalement folle et décalée). Les choix esthétiques de John Frankenheimer font de Seconds un merveilleux cauchemar hallucinatoire illustrant la névrose profonde d’une société américaine en pleine mutation économique et sociale.

   La bande originale de Seconds participe aussi pleinement à cette ambiance sombre. La musique composée par Jerry Goldsmith aux accents parfois expérimentaux, relèverait presque du génie. Violons torturés, orgues tonitruants aux sonorités dissonantes : l’ambiance sonore de Seconds est parfaitement réussie. Seconds, tourné au milieu des années 1960, est réellement surprenant dans sa forme et nous marque par sa profonde originalité. Il pose aussi des questions fondamentales, qui ne s’appliquent pas seulement à la société américaine de l’époque. Une pépite en noir et blanc à voir absolument.

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Armelle Boucher

 

 

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