[Critique] – Gone Girl, de David Fincher – Un sommet pour le thriller psychologique

508784Un 5 juillet. Une disparition. Un postulat de départ très simple faisant de Nick (Ben Affleck) le parfait suspect du meurtre de sa femme Amy (Rosamund Pike) le jour de leur cinquième anniversaire de mariage. Un 5 juillet qui marque, le 8 octobre 2014, le grand retour d’un inlassable – et désormais inégalable – manipulateur du public des salles obscures, David Fincher (Seven, Fight Club, The Social Network…) à l’occasion d’un nouveau thriller psychologique, glacé et ardant, qui catalyse sous la surface le malaise permanent, sinon la perversion irréversible, de l’homme moderne et d’une société tout entière. Adapté de l’œuvre littéraire Les apparences de Gillian Flynn, obsession instantanée pour un jeu malsain qui nous hantera pendant longtemps.

You don’t know what you’ve got til it’s…

« A quoi penses-tu ? ». Cette question, celle que pose Nick en caressant les cheveux de son épouse dès les premières secondes de Gone Girl, est bien celle qui animera le spectateur tout au long du film, incapable d’anticiper les pensées et les actions des deux personnages principaux. Qu’y a-t-il dans ces crânes ? David Fincher nous invite à la plus stimulante des dissections cinématographiques du couple depuis très longtemps – sûrement depuis Stanley Kubrick et son fascinant Eyes Wide Shut, afin de découvrir l’envers de ces visage illisibles, impassibles et figés.GG 1

Il y a un aspect saisissant à voir l’intrigue s’installer sans tarder et pour autant prendre le temps d’une exposition narrative permettant d’intensifier – de façon convenue et peu originale pourrait-on croire – le cataclysme entre le passé idyllique du couple et le présent cauchemardesque du mari quasi instantanément accusé d’avoir assassiné sa femme dès lors que celle-ci disparaît. Qu’à cela ne tienne, David Fincher ne se serait pas permis ce format d’exposition s’il n’avait pas eu cette longueur d’avance sur les personnages et les spectateurs, car c’est bien cette minutieuse imbrication des éléments de la vie du couple qui forment l’édifice en relief d’un microcosme fragile et vulnérable et qui donne corps et sens à l’ensemble des péripéties de Gone Girl. Nick Dunne, « probablement l’homme le plus détesté de l’Amérique en ce moment même » selon les médias, semblait pourtant être un modèle de tendresse et de charme au service de l’entente conjugale, comme peuvent le suggérer la rencontre entre Amy et lui, leur premier baiser envoûtant, enrobé du romantisme gracieux dont font preuve les jeunes couples insouciants, sa demande en mariage pleine d’assurance, leur quotidien à l’écart des autres, face auxquels ils se considèrent supérieurs.GG 19

Puis un basculement. Une mise à distance, un éloignement progressif qui se transforme en méfiance, suscite la peur et le besoin pour Amy de se protéger d’un mari qui pourrait être violent. Chacun se retrouve circonscrit dans des cadre précis qui les divise, les font s’affronter en champ-contre-champ. L’amour s’efface, Amy disparaît… et le décompte commence, jusqu’à…

I did not kill my wife / This man may kill me

Dans ce processus narratif qui survalorise les pensées des personnages pour les élever en outil indépassable du machiavélisme auquel se soumettent les actes les plus pervers, Fincher se nourrit des apparences qui voilent différentes échelles d’analyse, de l’individu au couple, du couple à la société. Tout est, dans Gone Girl, question d’images – celles que l’on entend fabriquer et que l’on contrôle, celles qui relèvent de l’interprétation d’autrui et qui nous échappent. Cette double dimension, célébrée depuis l’avènement des médias de masse, devient la menace qui pèse sur le quotidien bouleversé d’un homme et la jouissance d’une société qui ressent de besoin constant de se nourrir de scandales. Ce regard fondamental sur les dérives médiatiques et, plus largement, le devenir vaniteux de l’humanité à travers cette prolifération d’images que l’on signifie indistinctement était évidemment déjà extrêmement présent dans The Social Network.GG 20

Ainsi, lorsqu’un sourire échappe au visage pourtant très contrôlé de Nick aux instants les moins appropriés – lors d’un selfie, d’éclairs photographiques de celui-ci devant le portrait de son épouse disparue, la conséquences issues des conclusions hâtives des « porteurs d’opinion » semblent immédiates : « les caractéristiques d’un sociopathe est son manque d’empathie », annonce une journaliste à ce point intrusive qu’elle en devient inhumaine. L’interprétation d’une image devient l’administration d’une preuve, celle du meurtre de la regrettée Amy Dunne par son mari. La liberté d’expression se transforme en terrain de jeu où toutes les attaques injurieuses deviennent possibles, en outil de manipulation des mots au service du buzz médiatique et d’une société du spectacle au sein de laquelle on peut s’octroyer la position du juge et admettre pouvoir demander de sang froid, en direct, « avez-vous tué votre femme ? ».

Peu à peu, la banlieue pavillonnaire, fascinante maquette des apparences qui édifient les fondations fragiles du rêve américain et qui accueillent les films les plus critiques de la société américaine, se transforme en enfer isolant un individu, seul contre tous – on se souvient récemment de Americain Beauty de Sam Mendes, quand bien même nous pouvons remonter bien plus loin, notamment aux mélodrames de Douglas Sirk tels que Tout ce que le ciel permet pour puiser cette force critique du cinéma envers la société de son temps.GG 22

D’images orientées contre l’homme à abattre (et la peine de mort encore en vigueur dans l’Etat du Missouri ne manque pas d’être citée en rappel comme option envisageable), les regards suivent, accablants, stigmatisants. L’adaptation de Fincher soulève à ce point la mécanique absurde de la société en prise aux images qu’elle en devient parfois emplie d’ironie et d’humour noir, moquant la monstruosité des visages répulsifs, presque caricaturaux, de ceux qui représentent la puissance médiatique. Pourtant, la précision chirurgicale – encore une fois ! – de la mise en scène et du montage de Fincher soustrait le film aux possible exubérances tapageuses qu’une telle thématique pourrait supposer. La concision des effets se retrouve même dans les choix musicaux de Trent Reznor et Atticus Ross, conférant au film une atmosphère lénifiante, dont le timbre légèrement électronique superposé à la pellicule glacée des images en confirme l’effet hypnotique. C’est bien dans cette économie d’effets – qui n’empêche pas une liste hallucinante de techniciens en post-production – que Fincher configure la puissance de Gone Girl.

I think I could disappear…

David Fincher est aujourd’hui le maître inégalable des jeux de pistes soumis aux personnages et aux spectateurs, stimulants et jubilatoires (Gone Girl n’a, en cela, rien à envier aux tortueux Seven et Fight Club). Il en ressort un plaisir masochiste, celui de se faire tromper maintes fois, qu’on aimerait voir durer plus longtemps. Aussi, le postulat de départ glisse vers une histoire bien plus alambiquée lorsque le réalisateur cède la masse corporelle inerte de Ben Affleck à l’effervescence insaisissable de Rosamund Pike, tous deux maîtrisant à la perfection chaque expression de leur visage, mesurant la précision de leur stoïcisme. Le nom de Amy se trouve doublement mythifié par une disparition mystérieuse mais aussi par une notoriété littéraire subie – ses parents ont adapté son parcours personnel pour créer une collection d’ouvrages intitulés « Amazing Amy », figure idéalisée qui se confond à la réalité du personnage, en construit là aussi une « image ».GG 21

Gone Girl devient alors un autre film où le spectateur, de simple témoin, devient complice de l’affaire par un tour de magie narratif sidérant. Le film se segmente en plusieurs films imbriqués les uns dans les autres. Sa structure est donc bien plus complexe que son aspect binaire du premier acte pouvait le laisser penser. L’épatante Amy, celle en laquelle nous croyions, se transforme brusquement pour laisser place à un tout autre portrait, aux antipodes du premier, et son ambiguïté mésestimée n’est pas sans rappeler la rude intensité du portrait de Lisbeth Salander dans Millenium : les hommes qui n’aimaient pas les femmes.

Peut-on se demander si l’idylle conjugale a pu réellement exister lorsque l’on saisit la mesure du parcours horrifique de Nick et Amy ? La disparition de cette dernière, mais sa présence amplifiée au fur et à mesure, propose une vision peu réconfortante sur l’institution du mariage, elle aussi emprunte d’hypocrisie, de haine et de pulsions macabres. Gone Girl est ainsi traversé par la force de cette figure féminine portée disparue et s’émancipant des chaînes du couple et du quotidien par un refus de se laisser enfermer dans une fausse image d’elle-même. Tout est question d’ascendance, de pouvoir sur l’autre.GG 17

Alors, en effet, qu’y a-t-il donc sous ces crânes ? Voir Gone Girl ne promet pas nécessairement une réponse unidimensionnelle, et c’est bel et bien parce qu’il se refuse à trancher que ce thriller psychologique fascine, hante, élève son réalisateur au rang des plus grands cinéastes américains actuels, capable comme bien peu peuvent le faire aujourd’hui, d’extirper totalement le spectateur de sa réalité, de lui faire croire qu’il peut disparaître le temps d’une fiction dans l’écran de cinéma. Malin, l’« Amazing Fincher ».

REALISATION : David Fincher
SCENARIO : Gyllian Flynn

PRODUCTION : New Regency Pictures, Pacific Standard, Regency Enterprises, Twentieth Century Fox
DISTRIBUTION (FRANCE) : Twentieth Century Fox France
AVEC : Ben Affleck, Rosamund Pike, Neil Patrick Harris, Kim Dickens, Tyler Perry…
PHOTOGRAPHIE : Jeff Cronenweth
BANDE ORIGINALE : Trent Reznor, Atticus Ross
ORIGINE : Etats Unis
GENRE : Drame, Thriller psychologique
DATE DE SORTIE : 8 ocotbre 2014
DUREE : 2h29
SYNOPSIS : A l’occasion de son cinquième anniversaire de mariage, Nick Dunne signale la disparition de sa femme, Amy. Sous la pression de la police et l’affolement des médias, l’image du couple modèle commence à s’effriter. Très vite, les mensonges de Nick et son étrange comportement amènent tout le monde à se poser la même question : a-t-il tué sa femme ?

[Voir la bande annonce]

Guillaume Perret

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