[Critique] – Mommy, de Xavier Dolan – Amour fou

Sur la scène du palais des Festivals, lorsqu’il s’est vu attribuer pour Mommy le Prix du jury ex-aequo avec Adieu au langage de Jean-Luc Godard, Xavier Dolan déclarait les mots les plus émouvants de la dernière édition cannoise, quoi qu’un brun taillés pour une Palme d’or, en hommage à la présidente du jury Jane Campion : « La leçon de piano est le premier film que j’ai vu et il m’a aidé à définir qui je suis. J’ai vu des quantités de films, mais aucun n’a changé ma vie comme celui-ci. Il m’a donné envie d’écrire des rôles pour des femmes. Des femmes magnifiques avec une âme, une volonté et une force extraordinaire ». Et si Mommy était, pour beaucoup, ce film qui propulse son public vers une folle envie de vivre, d’aimer, de hurler « Liberté ! » comme le fait le personnage de Steve ? Les échos dithyrambiques issus du Festival et les retours du public depuis la sortie du film le 8 octobre peuvent le laisser penser. Cinq ans après sa révélation sur la scène cinématographique avec J’ai tué ma mère, Xavier Dolan frappe un grand coup avec un irrésistible mélo-pop, débordant de tous les côtés d’émotions et de générosité.

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« J’aime les personnages très contrastés, très intenses. Cela me stimule en tant que créateur et me pousse à aller plus loin. J’ai envie de diriger les acteurs dans ces labyrinthes et ces profondeurs émotives. Ce me paraît plus cinématographique, même si toutes les réalités son intéressantes. J’aime ces personnages qui sont en position de rejet de la société, ou que la société rejette, de gens qui veulent exister dans le regard des autres mais qui ne sont pas forcément les bienvenus, de part leurs failles et leurs difficultés, qui sont en quête d’identité, de liberté, en position de crier leur droit de vivre et d’exister. Ces personnages me touchent et m’inspirent ». [Xavier Dolan le 1er octobre, lors le l’avant-première lyonnaise de Mommy au Comoedia]

L’passé c’est l’passé anyway

La rapidité à laquelle le jeune réalisateur québécois évolue, à raison d’un film par an depuis 2009, révèle un phénomène de maturation et de perfectionnement stupéfiant de sa part. C’est d’ailleurs bien ce qui pourrait permettre, avec Mommy particulièrement, de « confondre » les sceptiques sur Xavier Dolan. L’esthétique criarde, surfaite, sinon hystérique de ses premiers films, qui trouvaient enfin sens dans Laurence Anyways, confirme avec Mommy l’inspiration formelle d’unréalisateur soucieux d’enrichir le portrait de ses personnages. Avec le recul, on en vient même à se dire que les « essais » esthétiques de Dolan n’étaient peut être pas si vains, car l’important est bien là, dans ces portraits nuancés, à la fois rugueux et DOLAN 5profondément touchants. L’identité de Xavier Dolan s’inscrit dans un cinéma de personnages profondément humains et de sentiments souvent extrêmes qui lui confèrent une puissance émotionnelle singulière. Le recentrage systématique sur des duos ou des trios de personnages permet d’en affiner l’analyse et de tracer la cohérence thématique d’un réalisateur encore débutant et plein de promesses d’avenir pour le cinéma. Ainsi, dans J’ai tué ma mère, Hubert et sa mère Chantal entretenaient une relation d’amour/haine vouée à l’impasse d’un dialogue de sourds ; Marie et Francis étaient quant à eux prêts à sacrifier leur amitié de longue date par amour pour Nicolas dans Les amours imaginaires ; Laurence et Fred luttaient pour préserver leur passion mutuelle mise au défi de leur quête identitaire respective dans Laurence Anyways et, enfin, Tom à la ferme élaborait un jeu de rôles malsain entre Tom et Francis, dont la mère Agathe devait être préservée d’une révélation pouvant remettre en cause l’honneur de la famille. L’univers de Dolan est un brasier sentimental qui trouve en Mommy son paroxysme. Il y évacue une croyance intarissable en ses trois personnages principaux, une confiance démesurée en ses acteurs, tous splendides, un insatiable appétit de cinéma.

« Je sais pas ce qui s’est passé. Quand j’étais petit, on s’aimait. Je l’aime, je peux la regarder, lui dire allo, être à côté d’elle. Mais je ne peux pas être son fils. Je pourrais être le fils de n’importe qui, mais pas d’elle ». Sur ces mots prononcés par Hubert (Xavier Dolan lui-même) s’ouvrait J’ai tué ma mère, premier long-métrage du réalisateur dans lequel il évacuait un impossible amour entre une mère et son fils. Mommy revient, comme pour boucler une première boucle, sur ce thème essentiel de la filiation comme support de réflexion aux amours fous – à proprement parler –, inconditionnels, passionnels mais trop accidentés pour ne pas vaciller. La scène d’ouverture de Mommy est d’ailleurs celle d’un accident de voiture entre un automobiliste et Diane – Die – Després (Anne Dorval) partie récupérer son fils Steve (Antoine-Olivier Pilon) dans un institut correctionnel, sous le regard témoin de Kyla (Suzanne Clément), symbole de l’ensemble des obstacles passés et à venir qui font front à la détermination de Diane. Le trio de Mommy est bien celui de trois personnages a priori « anormaux » : une mère aux allures vulgaires et d’une exubérance à toute épreuve qui, un fils TDAH irascible, impulsif et violent et une voisine bègue suite à un traumatisme que l’on devine pudiquement. Tous trois forment une bulle d’espoir que l’on aime voir s’épanouir hors du monde, hors de la société, parfois hors du temps lorsqu’une chanson le suspend, mais que l’on s’émeut de voir rattrapée par la réalité. Si ce trio confine parfois à une harmonie stupéfiante, il rappelle celui de J’ai tué ma mère dans ses élans de complicité, qui entourait déjà Xavier Dolan de Anne Dorval et de Suzanne Clément.

Toi pis moi on s’aime encore ?
– Nous deux, c’est ça qu’on fait d’mieux mon homme.

Chez Dolan, les excès sentimentaux deviennent des leviers indispensables pour sonder le degré de déviance des personnages par rapport à la norme. Tout l’enjeu de son œuvre se dévoile dans ce pivot exploratoire qui amène les personnages à devoir, parfois malgré eux, se positionner au sein de la société et pouvoir affirmer leur identité propre. Laurence Anyways, troisième film duMOMMY7 réalisateur, radicalisait son approche de l’identité sexuelle à travers le prisme d’un amour illimité qui ne pouvait, a contrario, raisonner en des termes sexués. Suzanne Clément y faisait la démonstration à fleur de peau de son éventail de jeu dans des scènes de collisions explosives que l’on retrouve dans Mommy autour de la figure centrale de Steve. Pourtant, lorsqu’il prend le temps d’accompagner ces personnages égarés dans l’absurdité de la vie, Xavier Dolan invite enfin ses spectateurs à devenir complice de leur quotidien « à part », à comprendre leurs agissements, à les aimer autant qu’il les aime, à rêver avec eux dans l’ombre (lumineuse) de cette société qui les rejette.

MOMMY11Là où Dolan étonne plus que jamais, c’est dans la précision avec laquelle il a écrit et donné vie à ses personnages. Au-delà d’une force de caractère, tout ce qui les entoure vient habiller leur description, du choix des costumes aux objets qui composent les décors en passant par le registre familier des dialogues, donnant à certaines scènes un aspect comique inédit et irrésistible dû aux expressions populaires qui ponctuent les échanges. Diane Després semble ainsi s’être arrêtée à la mode des années 1990, et les tenues audacieuses qu’elle arbore avec classe reflètent un appétit vitaliste jusque dans le résidu d’enfance que suppose des « D » suspendus à ses boucles d’oreille, dans l’incongruité hilarante de sa signature ou l’ensemble des objets qui alourdissent son porte-clés. L’exubérance d’une telle caractérisation n’aurait pu se contenter d’une représentation terne du quotidien. Quand bien même Mommy libère fatalement un parfum de tragédie dès le début – laMOMMY8 présentation d’une loi fictive annonçant la possibilité de placer son enfant dans un hôpital public condamne le personnage de Diane à s’en prévaloir à un moment du récit –, le film n’aurait pu se permettre d’enfermer ses personnages dans un quotidien terme, comme le proposait l’image grisâtre et minimaliste de Tom à la ferme. Mommy est (et devait être) traversé par une chaleur humaine communiquée à travers l’usage d’une lumière solaire, qui participe pleinement à la constitution d’une bulle esthétique offrant généreusement aux personnages la possibilité d’exister en dehors d’un quotidien morose.

Liberté !

MOMMY 13La richesse des portraits doit beaucoup à la disponibilité de Xavier Dolan dans différents secteurs de fabrications de ses films, de la phase d’écriture à l’étape du montage, en passant par une rigueur constante de sa direction des acteurs, sa contribution dans le choix des décors et des costumes et même dans l’élaboration des sous-titres. Animé par un sens du détail perfectionniste, il prend enfin pleinement possession de son art. Ainsi, les inspirations MOMMY12esthétiques qui pouvaient agacer trouvent leur sens dans Mommy pour magnifier l’identité cinématographique de Dolan, emplie de beauté, d’emphase et de générosité. L’objet le plus important dans Mommy est sans doute la compilation du père disparu de Steve, perpétuant une présence paternelle à travers les musiques intra-diégétiques qui fédèrent personnages et spectateurs dans des instants de connivence libératrice – en cela, On ne change pas du « trésor national » Céline Dion est un moment privilégié et merveilleux de partage qui rassemble dans un même cadre les trois personnages dansant sereinement dans la cuisine, s’émancipant progressivement de leurs traumatismes respectifs pour enfin pouvoir s’exprimer en chanson. L’ensemble des musiques, extraites de cette compilation, ne sont plus seulement des artifices apposés au récit de façon arbitraire par un réalisateur. Elles insèrent des points de suspension à l’initiative des personnage eux-mêmes. Ces musiques marquent également une rupture dans le cinéma de Dolan : il s’agit désormais de musiques populaires, connues par plusieurs générations, et témoignent la volonté du réalisateur d’élargir l’éventail de son public. C’est bien dans cesmommy10 parenthèses musicales que les personnages hurlent, scandent et chantent leur Liberté.

Mommy est un torrent d’émotions, il suscite une accumulation de superlatifs à tel point qu’on se demande comment il peut accueillir une telle richesse dans un seul cadre, carré parfait au format 1:1 délibérément choisi pour concentrer l’attention des spectateurs sur ces visages humains. Ce cadre est lui aussi instrumentalisé pour raconter les sentiments, au cours d’instants furtifs où les personnages eux-mêmes l’élargissent pour communiquer leur liberté. Plus beau encore est ce procédé quand il déroule un kaléidoscope d’images en flash-forward d’une sensualité et d’une beauté instantanée sans pareil, sur les notes envoûtantes de Ludovico Einaudi, parenthèse rêvée et tragique d’un avenir idyllique qui ne pourra jamais se réaliser : la vie rêvée en couleur, mais en flou, par Diane Després, Mommy courage prête à tout les sacrifices pour son « homme », prête à repousser les frontières de l’amour maternel en voulant croire qu’il existe ne serait-ce qu’un résidu d’espoir dans le monde.068027

« Qu’est ce que tu ferais si je mourrais aujourd’hui ? » demandait Hubert à sa mère dans J’ai tué ma mère. A l’issue d’un douloureux silence, Chantal répondait, résignée, « Je mourrai demain ». La force émotionnelle de cette réplique trouve un échos parfait dans les propos de Diane à son fils, lui disant « Tu sais Steve, c’est pas possible dans la vie d’une mère qu’elle aime moins son fils. Mais ça peut arriver qu’un fils il aime moins sa mère ». L’universalité de tels mots fait de Dolan ce génie d’écriture prometteur qui connaît avec Mommy son premier grand succès, mérité. Il faut croire que les sceptiques ont été confondus. J’ai été confondu.

REALISATION, SCENARIO et MONTAGE : Xavier Dolan
PRODUCTION : Metafilms, MK2, Diaphana Distribution
DISTRIBUTION (FRANCE) : Diaphana
AVEC : Antoine-Olivier Pilon, Anne Dorval, Suzanne Clément, Patrick Huard…
PHOTOGRAPHIE : André Tupin
BANDE ORIGINALE : Noia
ORIGINE : Canada
GENRE : Drame
DATE DE SORTIE : 8 octobre 2014
DUREE : 2h18
SYNOPSIS : Une veuve monoparentale hérite de la garde de son fils, un adolescent TDAH impulsif et violent. Au cœur de leurs emportements et difficultés, ils tentent de joindre les deux bouts, notamment grâce à l’aide inattendue de l’énigmatique voisine d’en face, Kyla. Tous les trois, ils retrouvent une forme d’équilibre et, bientôt, d’espoir…

[Voir la bande annonce]

Guillaume Perret

© Diaphana Distribution

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