Critique – Chemin de croix de Dietrich Brüggeman (Allemagne, 1h50)

« Une adolescente élevée dans une famille intégriste revit à sa manière les 14 stations du chemin de croix »

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© Camino Filmverleih

Maria 14 ans vit dans une famille catholique traditionnelle et « traditionnelle » c’est un euphémisme puisque la famille appartient à une paroisse dissidente du Vatican et rejette l’Église catholique « moderne ». Un milieu que le réalisateur Dietrich Brüggeman connaît bien et qu’il dépeint avec justesse et subtilité sans jamais tomber dans la caricature à travers les quatorze tableaux qui composent le film. Quatorze tableaux, comme les quatorze étapes du « chemin de croix » que va traverser l’héroïne prise d’une sorte de fièvre religieuse et qui veut aller jusqu’à offrir sa vie en sacrifice à Dieu.

Chaque tableau séparé distinctement par un fondu au noir est annoncé par un titre dont ce qui va suivre sera la métaphore : « Jésus jugé par Pilate », « Jésus prend sa croix »… Une structure d’autant plus audacieuse qu’il s’agit de quatorze plans séquences filmés presque entièrement en plan fixe (on ne compte en tout et pour tout que quatre mouvement de caméra dans le film). Un parti pris de simplicité pourrait-on dire mais derrière lequel se révèle une véritable maîtrise. La photographie développe une esthétique austère qui n’en est pas moins sublime : jeu d’ombre et de lumière traverse les différents tableaux à l’image de la scène de communion dans laquelle le visage de Maria est comme éclairé d’une sorte d’auréole de lumière. Notre attention sera aussi retenue par la qualité de la mise en scène, à la fois précise et rigoureuse.

Le souci du détail se retrouve dans chaque scène : lors du premier tableau « la leçon de catéchisme », Maria est la seule qui reste totalement attentive pendant toute la durée de la scène, de même pendant la communion, elle boit les paroles de l’évêque et ose à peine cligner des yeux pendant les longues minutes que dure le sermon alors que parmi ses camarades l’un baille, l’autre éternue…Une excellente mise en scène servie par d’excellents acteurs, notamment les acteurs adolescents. On retiendra cette scène de dialogue dans la bibliothèque entre Maria et Christian (un garçon d’une autre paroisse) : 14 minutes de temps forts, de pauses, de respirations et d’emballements alternés et le tout en temps réel sans aucun raccord ! Quatorze tableaux en plan fixe pour un film de presque deux heure on s’attendrait à s’ennuyer un peu mais il n’en est rien, chaque tableau étant porté par le dynamisme des dialogues.

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© memento.films 

Dynamisme et surtout richesses de ces dialogues et de plus globalement de l’histoire racontée. « Chemin de croix » : ours d’argent du scénario au festival de Berlin, le film narre avec beaucoup d’intelligence cette progression vers le martyr, le sacrifice et la folie religieuse, la gradation d’une souffrance démesurée qui pourant reste toujours crédible. Le ton est donné dès l’ouverture du film. Le spectateur a droit à une véritable leçon de catéchisme (le prêtre est face caméra entouré des enfants qui préparent leur communion) : le vocabulaire guerrier est très présent, la foi est un combat dont les enfants présents doivent être les soldats, la musique rock est satanique, il n’y a qu’une seule vraie foi qui mène au Salut…

L’embrigadement de la jeunesse est manifeste, Maria est victime de ces discours. Chemin de croix peut ainsi être relier à un autre film allemand La Vague. Le triste passé de l’Allemagne est toujours présent dans les mentalités et ses artistes y font volontiers allusion. Au milieu du « chemin de croix », Maria ne se nourit plus et échoue chez le médecin après un malaise. Ce dernier d’un certain âge ne manque de dire à la mère de Maria outrée :  » Vous êtes sûres que votre fille n’est pas victime de harcèlement ? J’ai vu dans ma jeunesse des gens persécutés qui manifestés exactement les mêmes symptômes. »

166247.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx© Camino Filmverleih

La religion n’est donc qu’une entrée parmi d’autres de cette histoire qui ne se résume pas à une satire de l’intégrisme catholique. La famille et les problèmes liés à l’adolescence nourrissent l’oeuvre également. Maria est avant tout une adolescente : elle se pose des questions sur son apparence, sur son avenir, sur le désir… Sa relation avec sa mère, personnage supra-autoritaire et particulièrement chargé par le réalisateur comme ce qu’il peut y a voir de pire parmi les catholiques, est extrêment chaotique, son père est cruellement discret et absent. Dans l’entourage il y a aussi le petit frère autiste qui ne parle pas et Bernadette, la jeune fille au pair française qui fait l’admiration de Maria et dont elle avoue en confession être jalouse : « Elle est très belle et fait tellement adulte ». Autant de causes possibles à ce refuge dans le sacrifice et la croyance. Bref, un scénario riche, juste et intelligent, à juste titre récompensé par l’ours d’argent.

Enfin, il y a l’ambiguïté du film qui fait débat dans la critique « sérieuse ». Alors que tout le film semble être une charge contre les catholiques intégristes, à la fin, un miracle (qu’on ne dévoilera bien sûr pas) a lieu et il y a ce travelling du sol vers le ciel qui clôture le film. Interrogation posée au spectateur ? Ironie du réalisateur ? Simple démonstration d’une maîtrise technique ? Chacun pourra se faire son idée. Pourquoi vouloir absolument trancher ? Le film nous touche, nous captive et nous invite à la plus profonde réflexion. N’est ce pas suffisant ?

Victor Guillot

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