[Critique] Interstellar, de Christopher Nolan – Poudre (stellaire) aux yeux…

172067 Revoir de temps en temps 2001, l’Odyssée de l’Espace, c’est se rendre compte, chaque fois un peu plus, de la limpidité du chef d’œuvre de Kubrick. Si l’on excepte – soyons pointilleux – le passage un peu étiré et verbeux dans le segment central, avant la seconde vision du Monolithe, tous discours sont dissouts dans les images de plus en plus psychédéliques. La trame narrative est réduite à son plus simple appareil, une quête vers laquelle se dressent des obstacles. Ce sont les images et les formes qui fondent le mystère et la profondeur du film, chacun y accolant finalement sa propre signification.

Interstellar, c’est tout le contraire. La filiation entre les deux voyages s’arrêtent aux similarités scénaristiques, les moyens employés sont radicalement différents. Le film de Nolan, c’est d’abord une logorrhée de propos scientifiques – sans doute justes, le film a été supervisé par de grands astrophysiciens américains. La plupart du temps, les acteurs assènent sans comprendre, mais paradoxalement avec une certitude déconcertante, un vocabulaire précis et technique, une langue hirsute, intraduisible et inaudible. Ce décalage discrédite le « sérieux » du film, sa possible portée métaphysique. Car Interstellar est de ces blockbusters américains ambitieux : dans un futur pas si éloigné, la vie sur Terre es mise en péril et une poignée de chercheurs envisagent de placer l’humanité sur une autre planète habitable, dans une autre galaxie.

Ce script de Science-Fiction, pas forcément original mais louable, n’est que le prétexte à la 162066construction d’un grand spectacle Hollywoodien hypernormé et si prévisible. Par ses références d’abord : Nolan n’invente rien, il emprunte tout. Autant aux autres qu’à lui d’ailleurs. Cela passe aussi bien par la citation cinéphilique (la scène du drône indien rasant les champs de maïs fait immédiatement référence à la scène mythique de La Mort aux Trousses) que la reprise d’éléments, sensés combler un manque d’imagination criant. Il devient alors amusant – dans le simple but de flatter sa culture cinématographique – de les repérer : les vaisseaux et les robots CASE et TARSE d’Interstellar renvoient à ceux de la saga Star Wars, la planète-océan est reprise directement de Solaris d’Andreï Tarkovski, la boucle spatiotemporelle, qui permet au héros de se revoir agir au passé est une redite de L’Armée des 12 Singes de Terry Gilliam, déjà un remake du chef d’œuvre de Chris Marker, La Jetée (1962), les reflets lumineux sur le casque de Matthew McConnaughey, les robots en forme de monolithe, les plongées sans fin et psychédéliques dans les abysses spatiales sont empruntés à Kubrick etc. Interstellar apparait ainsi comme une synthèse grand public de ce qui a pu se faire de mieux dans le cinéma de science-fiction.

C’est ici le problème principal : jamais le film de Nolan ne transcende la machine hollywoodienne. La quête spatiale se résume à des épisodes presque autonomes entre eux. Chaque voyage sur une planète lointaine et potentiellement habitable devient un film dans le film, avec ses propres enjeux narratifs et formels. De ce point de vue, Interstellar fonctionne de la même façon qu’Inception, les planètes remplaçant les rêves. C’est dire si le cinéma de Nolan renforce son caractère industriel. Peu importe le contexte, il suffit d’appliquer une méthode prêt-à-porter, certes efficace, mais absolument paresseuse. D’autant si l’on rajoute à cette méthode, les principaux stéréotypes du film hollywoodien : le récit post-apocalyptique, le mélodrame œdipien autour de la séparation – déchirante, toujours – du père et de la fille, la prépondérance américaine à « sauver une nouvelle fois le monde et l’humanité », les climax dramatiques soulignés par la musique d’Hans Zimmer. A ce titre, Interstellar souffre de la comparaison avec Gravity, sorti l’an dernier, dont l’intérêt passait précisément par l’épuration du scénario pour mieux se focaliser sur sa dimension empirique suffocante. D’un côté, Cuaron régénérait le cinéma d’attraction, le cinéma originel, de l’autre, Nolan masque le caractère poussiéreux de son film par des tonnes d’effets spéciaux.267178On envisage encore mieux la déception qu’engendre ce gloubi-boulga stellaire quand on repense à son sujet initial, si alléchant : la relativité du temps, l’exploration de l’espace infini, l’élaboration d’une architecture en quatre voire cinq dimensions. On mesure l’écart entre l’intention et le résultat final, un sommet d’académisme parfaitement calibré, efficace mais si prévisible, plombé à force de combler ses manques cinématographiques formels par discours scientifique assommant.

Thomas Choury

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