[Critique pour/contre] Les nouveaux Sauvages, de Damian Szifron

NEW 1En compétition officielle au Festival de Cannes, on découvre enfin Les Nouveaux Sauvages du réalisateur argentin Damian Szifron, produit par Pedro Almodovar. Mais on ne peut pas dire que le film fera l’unanimité. En voici une preuve.

POUR

Hilarant et jubilatoire

Plus que jamais, le cinéma espagnol jouit d’une fabuleuse double facette : d’un côté, un cinéma d’auteur ample et puissant sur lequel règnent une poignée de ténors indétrônables (Pedro Almodovar et Carlos Saura, pour ne citer qu’eux), et de l’autre, une autre génération, plus jeune, plus engagée, génératrice d’un cinéma de genre symbolique et riche en propositions stimulantes (Jaume Balaguero et Juan Antonio Bayona, pour ne citer que les plus doués). C’est tout ? Non. Parce qu’entre ces deux tendances sévit un espace d’interaction très particulier. Une sorte de petite cavité riche en cinéastes énervés, toujours prompts à lâcher leurs uppercuts au moment le plus inopportun. Un cinéma ibérique frondeur et hautement mal élevé, qui ose jouer avec les tabous, qui gratte là où ça fait (très) mal, qui fait de la subversion et de la cruauté (voire l’alliage des deux) ses deux armes les plus redoutables. On comptait jusqu’à présent les farces satiriques d’Alex de la Iglesia (LE CRIME FARPAIT, MES CHERS VOISINS), les comédies érotico-trash de Bigas Luna (MACHO, JAMBON JAMBON) ou encore la fameuse saga TORRENTE conçue par Santiago Segura. Il faudra désormais compter sur Damian Szifron et ses NOUVEAUX SAUVAGES, dont la présentation au dernier festival de Cannes (il s’agissait du seul film latino-américain de la compétition) n’a pas manqué de provoquer des réactions très agitées.new 2

En même temps, il y avait de quoi : le résultat, produit par Pedro Almodovar (si si) et élaboré à la manière d‘une juxatposition de sketches déconnectés les uns des autres, enchaîne les situations les plus horrible(ment drôle)s tout au long de séquences d’un nihilisme hallucinant. Et au vu d’un titre français malin qui renvoie à un autre film à sketches réputé pour son immoralité (LES NOUVEAUX MONSTRES de Dino Risi), le doute subsistait sur l’intérêt et le succès d’un tel projet. Non pas que le concept du film à sketches soit devenu lassant ou inconsistant, mais le problème est toujours le même : trop d’inégalité dans un tel dispositif de narration (selon les spectateurs, tel ou tel segment paraîtra plus réussi que les autres), et un ensemble décousu qui permet en général de combler l’absence de propos ou de réflexion par de vagues scénarios de courts-métrages, compilés au mépris d’une narration sensée et travaillée. Rien de tout cela ici : l’équilibre est impeccable, le montage est d’une diabolique efficacité, et chaque micro-intrigue du film tient la durée du tournoi par rapport à ses adversaires. Six récits avec six points de départ, donc : 1) les passagers d’un avion se rendent compte qu’ils ont en commun d’avoir utilisé le même homme comme souffre-douleur, 2) la serveuse d’un restaurant reconnait l’un de ses clients comme étant le responsable du suicide de son père, 3) un homme d’affaires se retrouve en conflit sur une route désertique avec un routard ricanant, 4) un poseur d’explosifs voit sa vie familiale et professionnelle s’effrondrer suite à la mise en fourrière de sa voiture, 5) un milliardaire tente d’éviter une mise en accusation pour son fils coupable d’un homicide et d’un délit de fuite, 6) deux jeunes époux voient tous leurs pires secrets ressurgir en plein milieu de leur cérémonie de mariage. Six récits différents, une seule connexion : guetter le moment où l’homme civilisé tangue soudain vers la barbarie, avec un plaisir aussi soudain que communicatif.

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Evidemment, on s’alarme d’emblée : face à un tel étalage de monstruosité, y aurait-il de quoi s’indigner une fois de plus d’un énième déversement de misanthropie à gogo, propice à laisser toute notion d’humanisme crever à petit feu dans un coin de ruelle ? Non, juste de quoi savourer l’un des plaisirs les plus élémentaires du 7ème Art : celui d’assister à un jeu de massacre décomplexé, entièrement mû par la hausse permanente du degré de dégâts, avec tout ce que cela peut comporter de calme dans l’introduction, d’absurdité dans le développement et d’horreur dans la conclusion. A chaque fois, le principe sera le même : un élément détonateur qui enclenche le mécanisme de tension, des personnages qui se renvoient dès lors la balle en laissant leurs pulsions prendre le dessus, et un principe d’effet boule de neige qui, associé à un humour noir dévastateur, propulse chaque micro-intrigue vers des degrés de cruauté inouïs où la civilisation se met à genoux devant la sauvagerie. On aurait d’ailleurs du mal à parler de complaisance, tant l’horreur des situations procure moins la gêne que l’hilarité. Le film de Damian Szifron reste avant tout guidé par une forme de burlesque pur et sauvage, à la manière d’un cartoon sans limites façon Bip-Bip et Coyote, faisant de NEW 6chaque impact brutal une dose potentielle de décalage qui installe le rire par l’incongruité de l’action filmée (qu’il s’agisse d’un jet d’excréments sur un pare-brise, d’un empoisonnement impromptu ou d’une toupie dansante calamiteuse). Et dès que le film menace de chuter dans la démagogie ou la misanthropie, il s’en tire par une pirouette à double utilité : soit un élément qui oriente l’intrigue aux confins de l’absurde (à titre d’exemple, la scène d’ouverture aérienne est à la lisière de l‘improbable), soit un petit retournement de situation qui pousse le scénario sadique jusqu’aux limites de son épuisement et bloque ainsi toute possibilité d’attachement à qui que ce soit. Ne plus voir une situation dégénérée qui titille dès le départ notre capacité de résistance face à un tel spectacle, mais juste attendre, sourire aux lèvres et curiosité en intraveineuse, le moment où ce cirque de l’excès va prendre fin, si tant est qu’il puisse y en avoir une.

Et donc, comme ça, aucun humanisme là-dedans ? Que nenni : Damian Szifron n’est pas Ulrich Seidl, et sa mise en scène ne vise en aucun cas à l’humiliation gratuite de personnages incapables de sortir d’une situation critique. Contre toute attente, c’est au travers de son découpage en sketches que le film tend presque vers une certaine forme d’universalité. En effet, le sentiment qui prédomine ici est celui d’assister à une sorte de compilation instable, mélangeant autant de tonalités cinéphiles (le sketch désertique renvoie au DUEL de Spielberg, la scène du mariage rejoint le VERY BAD THINGS de Peter Berg, l’intro aérienne tutoie l’absurdité buñuelienne, etc…) que de maux de société. Et sur ce dernier point, Szifron ne prend pas de gants, tant la société qu’il décrit se révèle rongée par toutes sortes de vers, tantôt arbitraires tantôt existentiels : corruption, inégalités, doutes, culpabilité, peur de l’échec, frustrations de désirs inassouvis, poids de l’autre dans l’échelle sociale, etc… De la même manière qu’un Michael Douglas en CHUTE LIBRE, c’est toujours ici au travers du déchaînement incontrôlé des pires instincts que chacun trouve le moyen de se libérer de son angoisse. Nul doute que le film parlera à quiconque ayant déjà eu à hurler un bon coup ou tutoyer le pétage de plomb pour relâcher la pression du quotidien. Et lorsqu’on utilisait le terme « chacun », ce n’était pas pour rien, puisque le film met tout le monde sur un pied d’égalité à chaque instant, ne laissant jamais une action sans un élément de justification perceptible (ici, la gratuité n’est pas de rigueur). On se réjouira même après coup de voir Szifron conserver un regard franc et lucide sur ses personnages, si proches de nous dans leur persistance à verser dans l’excès pour de banales questions d’apparence (aussi bien celle que l’on convoîte que celle que l’on renvoie). L’ultime scène du film en donne à la fois l’illustration et le dérivé : après s’être rentrés dans le lard comme des dingues tout au long de leur propre mariage, voilà qu’une femme larguée et un homme infidèle se réunissent dans un ultime baiser de paix et de réconciliation… qui tourne vite au rapport sexuel le plus désinhibé ! Signe que le crescendo n’a jamais de fin véritable, à l’image de ces coupes brutales astucieusement placées par Szifron entre chaque segment.

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C’est le monde du chaos absolu, où la folie tutoie presque la logique, où la perte de soi-même vire au vertige existentiel, où les barrières morales et sociales fondent comme neige au soleil. D’un bout à l’autre des NOUVEAUX SAUVAGES, Szifron envoie donc du lourd dans sa peinture déglinguée du quotidien. Pour autant, son humour noir, aussi réjouissant soit-il, souffre hélas de la comparaison avec la richesse sous-jacente des films d’Alex de la Iglesia, où la cruauté du propos soutenait malgré tout un parfait équilibre avec le rapport émotionnel aux personnages (sans oublier la présence d’un fond sociopolitique décliné à des fins symboliques). Ici, on reste dans un canevas de fiction fofolle et sadique, constamment outrancière dans sa recherche du détail le plus grinçant (on pense autant aux sketchs du « Groland » qu’aux comédies italiennes des années 70), qui prend son pied à aspirer des êtres vérolés dans le siphon de la poisse la plus insensée. Pour faire simple, ce film est affreux, sale et méchant. Les deux pieds dans la monstruosité, certes, mais les bons.

Guillaume Gas [Lire sa critique complète sur Courte-Focale]

CONTRE

Nihiliste et tapageur

Dans la scène d’ouverture desnew 7 Nouveaux Sauvages se déroulant dans un avion, une rencontre en apparence fortuite amorce un dialogue entre deux passagers, une femme en voyage d’affaires et un critique spécialisé dans le domaine musical. Au cœur de l’échange, le non-talent d’un musicien nommé Gabriel Pasternak qui avait auditionné par ce dernier quelques années plus tôt et dont il soulignera dans un élan d’orgueil qui caractérisera l’ensemble des personnages du film qu’il a « préservé les oreilles du monde ». C’est drôle quand on y repense car nous pourrions envisager la même configuration autour de ce troisième long-métrage du réalisateur argentin Damian Szifron, dont personne ne nous a finalement préservé. Pourtant, même les plus cinéphiles pourront se sentir lessivés à la sortie de la salle par tant de lourdeur, de vulgarité et de vanité. Étrangement, cette scène d’ouverture peut déjà nous évoquer une parodie des Amants Passagers, le plus mauvais film de Pedro Almodovar, qui s’est retrouvé à la production de ce film à sketchs hallucinant, dans le mauvais sens du terme.

Bien-heureux sera le réalisateur qui parviendra à tirer de ce format narratif morcelé un chef d’œuvre, car il semble souvent les promettre fatalement à un amoindrissement de la réflexion, à un intérêt inégal dans l’œil du spectateur et à une exemplification anecdotique d’une thématique transversale – ici, Damian Szifron décline une humanité sacrifiée dans la perte de contrôle et abandonnée au nihilisme. C’était déjà le cas dans le tout premier film de mauvaise facture de Ettore Scola, Parlons Femmes, qui tartinait en 1964 un humour noir autour de diverses infidélités masculines, faisant disparaître la portée satirique de l’ensemble sous la 525062célébration du cabotinage des personnages masculins triomphant de la dignité féminine. C’est bel et bien ce sentiment que l’on retrouve dans une mesure autrement plus outrancière dans Les Nouveaux Sauvages. Un crash d’avion perpétré par un homme frustré, un meurtre orchestré par une serveuse de restaurant qui vente la tranquillité et la liberté du milieu carcéral, un mariage gâché par la révélation d’une tromperie au sein du couple, la révolte personnelle d’un ingénieur accablé contre l’administration qui lui soutire injustement son argent, la couverture par l’argent d’un homicide… Tout est prévisible et minuscule, sans aucune envergure réflexive, et nous ramène vers une conception binaire et simpliste de la société, divisée entre des riches qui roulent dans des voitures blindées, achètent l’honneur par l’agent, parlent aux petites gens comme à des moins-que-rien et, d’autre part, des opprimés qui doivent subir la supériorité des précédents et perdre en conséquence le contrôle pour pouvoir prétendre récupérer une part de leur dignité (et servir de détonateurs purement événementiels au film). Les Nouveaux Sauvages s’enferme bien rapidement dans une redondance ennuyeuse et se complaît dans ses scènes décousues qui font certainement rire un réalisateur embourbé dans son égotrip déshumanisé et misanthrope. Pendant ce temps, en salle, le malaise s’installe…

NEW 4On pourra se demander encore longuement comment Les Nouveaux Sauvages a pu se glisser au sein de la compétition officielle prestigieuse de la sélection cannoise. Tâche noire trouble et impertinente, le film s’enferme rapidement dans un engrenage d’humiliations et de violences censées suggérer l’insurrection individuelle contre une structure, un système entier. L’année précédente, en 2013, un cinéaste chinois du nom de Jia Zhang-Ke proposait dans A touch of Sin un panorama de la Chine contemporaine en déclinant quatre portraits au bord du précipice, franchissant cette frontière entre le rationnel et la folie vengeresse contre les injustices sociales. D’un film à l’autre, la profondeur politique s’est perdu dans la volonté du réalisateur argentin de réduire son propos à une surenchère d’humour noir dépassant les limites du tolérable et de la décence. La vanité atteint son point culminant lorsqu’un homme pauvre en vient à déféquer sur le capot de la OLYMPUS DIGITAL CAMERAvoiture d’un riche, curieuse façon de récupérer son orgueil bafoué, symptomatique d’une bassesse confirmant la faiblesse d’un film qui ne peut prétendre qu’à ces petits chocs pour se former une personnalité artificielle que d’aucuns interpréteront comme un jusqu’au-boutisme audacieux. A croire que l’administration du Festival de Cannes avait décidément des appétits scatophiles en 2014, après une Julianne Moore constipée dans Maps to the stars et un Jean-Luc Godard appuyant dans Adieu au langage une réflexion insolente par des détours aux toilettes. Damian Szifron s’amuse donc dans cette veine inutilement provocatrice qui se retrouve dans chacun des sketches et atteint un nouveau paroxysme dans la scène finale, un mariage catastrophique qui amorce un bouquet final de vulgarité et de vanité. Il semble ainsi difficile de penser Les Nouveaux Sauvages comme une œuvre subversive, dont le simple constat répété d’une société malaisée, rongée par les inégalités, corrompue, se trouve étouffé dans un dispositif racoleur et superficiel.

Si l’humour noir a pu s’épanouir dans la finesse et la subtilité d’œuvres qui ont marqué l’histoire du cinéma (notamment dans le cinéma italien des années 1960-70, dont les réalisateurs associaient au registre comique un regard certain sur leurs contemporains – on peut penser en premier lieu à Affreux, sales et méchants de Ettore Scola), il ne fait que peu d’effet dans ce catalogue bien loin de proposer une idée consistante de cinéma. Et ce ne sont pas les partis pris esthétiques – un « m’as-tu vu » perpétuel – du réalisateur qui pourront infléchir cette approche négative : quand elle n’est pas publicitaire, la mise en scène se fait nauséeuse, reflet de l’hystérie des personnages dans des plans symboliques qui ne dépassent jamais le tic visuel : caméra accolée au battant d’une porte ou invitée au cœur d’une ronde ridiculement vertigineuse qui envoie valser une femme à travers un miroir ; mise en évidence visuelle des personnages emprisonnés dans un quotidien poisseux par une caméra qui les filme dans des plans « brisés » (à travers une bouche d’égout, les éclats d’un par-brise…) toujours trop démonstratifs pour être adroits. Enfin, les séquences qui sur-signifient le basculement de registres montrent rapidement les limites du film. La comédie cède le pas à un suspense annoncé par une musique angoissante insérée là où on l’attend, pris à revers par la chute prévisible de chaque sketch également insérée là où on l’attend. Damian Szifron a donc sorti ses plus gros sabots pour fouler le tapis rouge cannois. 354670

Les Nouveaux Sauvages était en effet une surprise lors de son annonce en compétition officielle, il l’est encore plus une fois qu’on le découvre en salle. Un non-film dont on peut se demander s’il répond simplement à une exigence d’équité géographique au sein de la sélection, ou dissimule une intention plus calculée qui chercherait à s’attirer les faveurs du producteur Pedro Almodovar, souvent boudé dans les palmarès lors de ses précédentes sélections cannoises en tant que réalisateur. Quelques semaines après le passage à Cannes des Nouveaux Sauvages, nous apprenions que Almodovar recevrait le 6ème prix Lumière au Festival de Lyon en octobre 2014. Il va falloir relever le niveau Pedro…

Guillaume Perret

Photos : © Warner Bros. France

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