[Critique] Foxcatcher de Bennet Miller

Décidément, l’Américain Bennett Miller aime les histoires vraies. Après avoir débuté en réalisant le documentaire The Cruise (1998), suivant un guide touristique dans les rues de New York, le cinéaste originaire de la Grande Pomme tourne Truman Capote (2005) retraçant la vie du célèbre écrivain, puis Le Stratège (2011), se penchant sur le cas des non moins réels Billy Beane et Peter Brand, respectivement manager et économiste, qui vont prendre la tête d’un club de base-ball en mauvaise posture. Son nouveau film Foxcatcher ne déroge pas à la règle puisqu’il traîte la « true story » des frères Mark et Dave Schultz (Channing Tatum et Mark Ruffalo), tous deux lutteurs, et de leur rencontre avec John du Pont (Steve Carell), riche entraîneur de l’équipe éponyme. Déjà recompensé par le Prix de la mise en scène au Festival de Cannes 2014, le long-métrage semble bien armé pour triompher dans les autres compétitions prestigieuses.

355968_jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxxOutre la mise en scène (primée donc) qui a vraiment tout du thriller US efficace du XXIème siècle, la qualité du film repose sur l’exceptionnelle performance de son trio d’acteurs sans oublier celle… des maquilleurs. En effet, on retrouve un Steve Carell mé-co-nnai-ssable (pâleur défraîchie, cernes béantes, pif cabossé, etc) qui a laissé pour une fois ses airs (certes, hilarants) de quadra loser et gaffeur au vestiaire. Il entre ici dans l’arène dans la peau d’un nanti usé et tiraillé entre sa passion pour la lutte et la relation ambiguë qu’il entretient avec sa mère qui est, elle, passionnée par les chevaux qui garnissent son imposante propriété. De son côté, Channing Tatum garde sa belle gueule virile telle quelle (hormis les oreilles, visiblement gonflées par les chocs) et campe un athlète taciturne mais prêt à briser tous les obstacles pour devenir « the best of the world ». Enfin, Mark Ruffalo troque son épaisse chevelure et sa glabre machoire contre un front dégarni et une imposante barbe, incarnant à la fois un champion talentueux, un mari valeureux, un père responsable et un grand frère bienveillant. Miller part de l’équilibre entre les deux frères, qu’il brise avec l’arrivée de John du Pont, véritable couteau tranchant aiguisé par ses vieux démons. Au bout du compte, la confrontation de ces personnages si différents transcende le récit et constitue sans aucun doute l’une des premières pépites de cette année 2015.

128987_jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxxL’intrigue paraissait pourtant des plus banales: au cours de l’année 1987, Mark Schultz, l’un des deux frangins champions du monde de lutte, se fait embaucher par le patron de la team Foxcatcher, l’intriguant John E. du Pont – E pour Eagle (Aigle) – qui a pour ambition de faire décrocher l’or à son nouveau protégé au prochain championnat du monde, puis aux Jeux Olympiques de Séoul 1988. Mark propose à son frère Dave de l’accompagner mais ce dernier refuse prétextant qu’il ne veut pas chambouler sa vie de famille. Il encourage cependant son jeune frère à tenter l’expérience. Le cadet accepte, paré pour accomplir de grandes choses.

Au fur et à mesure qu’ils apprennent à se connaître, Mark et son nouveau mentor sont de plus en plus fascinés l’un par l’autre. Le premier se sent enfin entre de bonnes mains, couvé par un homme d’expérience, patriote, qui tient à faire triompher les Etats-Unis d’Amérique grâce à son sport (on ne pouvait échapper à l’incontournable bannière étoilée flottant dans le vent) et qui le paye grassement (10 000 $ la victoire en championnat du monde). De son côté, du Pont est particulièrement ému d’assister à une ascension fulgurante qui semble remplacer la grande carrière qu’il n’a pas eu, mais aussi ravi d’avoir trouvé un combattant qui a la carrure d’un héros défenseur de sa chère patrie américaine.

122327_jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxxC’est alors que Bennett Miller vient nous rappeler que la lune de miel ne pouvait durer éternellement. La mère de du Pont, qui ne considère pas la lutte comme une pratique noble, en vient à mépriser son fils qui va alors rejeter sa frustration sur Mark, et retourner vers Dave. On entre ainsi dans la seconde partie du thriller. Le jeune athlète se révèle être un colosse aux pieds d’argile qui perd totalement ses repères dès qu’il n’est plus soutenu. Et malgré sa volonté de se relever tout seul, il va prendre conscience que seul la chaleur fraternel de Dave pourra le tirer du fond du trou. Mais il se trouve que cette main tendue va réveiller en du Pont quelque chose de malsain, sans doute née du sentiment qu’il a franchi un point de non-retour. Au fond, il fallait s’en douter… Dès son apparition, Eagle évoque tout de suite un homme calme mais dérangé.

Le cinéaste se sert de cette relation triangulaire pour alimenter en continu une étude fouillée des interactions entre les différents personnages. La magie de Foxcatcher réside dans le fait que les scènes de lutte où l’on voit les adversaires s’entrelacer se superposent avec les relations orageuses qu’entretiennent les protagonistes. A partir des liens entre les deux frères, entre la mère et le fils, entre l’élève et le mentor… se forme une véritable mécanique réaliste à un tel point que l’on en vient à se demander si l’on ne visionne pas ce qui s’est réellement passé à la fin des années 80. Miller nous fait admirablement la leçon: tel un maestro, il nous prouve que le cinéma est un art. Le temps de digérer la claque que l’on vient de se prendre, on constate, sourire en coin, que tout comme ses personnages, ce film est taillé pour la compétition.

F.R.

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