[Critique] Whiplash de Damien Chazelle

Un écran noir, le son d’une batterie, le rythme qui monte crescendo… Le film débute ainsi, comme un symbole, car c’est incontestablement la montée en puissance qui donne ce souffle et cette énergie au nouveau phénomène de Damien Chazelle. Ce jeune Américain passionné de jazz avait initialement donné naissance à Whiplash sous la forme d’un court-métrage (dont il était déjà scénariste et réalisateur) en 2013. C’est l’année suivante qu’il décide de l’adapter en grand format. Chazelle, qui a lui-même été batteur dans le jazz band de son lycée, puise dans sa propre expérience pour nous livrer une sorte de mélange entre film musical, film d’action, drame… et , à l’image de ses personnages, n’hésite pas à repousser toutes les limites. En fait-il trop ? Les plus pragmatiques seront sans doute gênés par les proportions que prend le récit. En tous cas, pour le réalisateur qui tenait à « montrer la musique comme quelque chose de physique », c’est réussi !

Whiplash-5547.cr2
Whiplash, c’est avant tout la consécration de deux acteurs. D’un côté, Miles Teller (27 ans) passe enfin aux choses sérieuses après avoir fait des apparitions dans Projet X et Divergente et campe un batteur de 8 ans de moins que lui, faisant ses gammes dans un conservatoire de Manhattan et prêt à en découdre pour devenir le nouveau Buddy Rich. De l’autre, J.K. Simmons (60 ans) que l’on a notamment aperçu chez les frères Coen (Ladykillers, Burn After Reading, True Grit) et Jason Reitman (Juno, In the Air, Last Days of Summer) incarne à 200% un professeur perfectionniste et intransigeant, pour ne pas dire vicieux et tyrannique. La fameuse citation d’Abraham Lincoln semble être son plus grand leitmotiv: « Quoi que tu sois, sois un des meilleurs. »

Quand Andrew Neiman, le jeune musicien, rencontre le professeur Terence Fletcher, il est bien loin de se douter que sa vie est en train de prendre un virage à 180 degrés. Après une première entrevue qui a coupé court, Andrew est finalement choisi par Fletcher pour être le second batteur de l’orchestre du Conservatoire. Il prend alors connaissance de sa méthode: aucune patience, aucune tolérance, seule la perfection est acceptable. Le mentor aime rappeler à son nouvel élève que Charlie Parker est devenu The Bird grâce au batteur Jo Jones qui lui a lancé une cymbale dessus pour lui faire comprendre qu’il n’avait pas suffisamment assuré. Sauf que ce n’est pas une cymbale, mais une chaise que Fletcher jette à la tête du novice quand il n’est pas satisfait de sa performance. Le jeune batteur est même humilié par son professeur qui le gifle violemment jusqu’à ce qu’il adopte le rythme parfait.

Whiplash (2)
Le personnage d’Andrew prend alors une autre dimension. La batterie ne constitue plus un simple loisir mais un devoir et même une religion. Cette relation quasi-sacerdotale qu’il entretient dès lors avec son instrument le pousse dans ses retranchements. Il s’entraîne jusqu’à saigner des mains tandis que la moindre erreur l’insupporte. Evidemment, ses efforts payent et il gagne sa place batteur titulaire après avoir convaincu lors whiplash-critique-image-6d’un concours prestigieux. Mais comme le dit Fletcher, le remplaçant peut très vite devenir titulaire (et vice-versa). Andrew le constate rapidement quand un autre batteur vient le concurrencer. Ils sont désormais trois en compétition pour une place qui vaut très cher. S’en est trop pour l’ambitieux garçon qui décide de rompre avec sa petite amie pour pouvoir se consacrer uniquement à son but ultime. Au cours d’une scène haletantissime, il parvient à se démarquer des deux autres garçons en tenant jusqu’au sang le rythme effréné imposé par Fletcher que l’on perçoit de plus en plus comme un psychopathe illuminé.
D’ailleurs, on ne comprend pas toujours si Chazelle cherche à condamner les méthodes d’un homme diaboliquement agressif ou s’il approuve celles d’un coach pointilleux qui, après tout, apporte énormément à ses apprenants. Sans doute nous laisse-t-il trancher… Toutefois, au terme d’une scène finale à couper le souffle tant musicalement que cinématographiquement, il semble pencher pour la deuxième hypothèse. Pour construire le personnage de Fletcher, le scénariste/réalisateur avoue s’être inspiré d’un professeur de batterie qu’il a lui même côtoyé alors qu’il n’était que lycéen. Certes, il semble l’avoir caricaturé au maximum (Simmons débite à peu près autant de « fuck » et de « fucking » que DiCaprio dans Le Loup de Wall Street, c’est dire !) dans le but de faire ressortir ses aspects les plus sombres. Cependant, quand il déclare lui-même que le jazz a un peu perdu en intensité aujourd’hui et que la tradition pousse à juste titre le maestro a être très dur dans le but de mener les musiciens à la perfection, le réalisateur se place du côté de son personnage controversé.

whiplash-critique-image-4
Dans un entretien à Allociné, l’ambitieux cinéaste allait jusqu’à comparer la batterie à la boxe. Dans son film, « il fallait de l’action comme chez Peckinpah ou Scorsese ». Peut-être avait-il pour objectif de concocter un Raging Bull musical. Mais c’est de Stanley Kubrick qu’il cherche le plus à se rapprocher. Le réalisateur avoue avoir fait le rapprochement entre le Sergent Hartman de Full Metal Jacket et son ancien prof de batterie. D’ailleurs le « bouboule » de Whiplash ressemble étonnamment à « Grosse baleine » dans le film de Kubrick. Bref, Chazelle tient à ce que l’on garde à l’esprit qu’il y a quelque chose de guerrier dans la batterie. Il relève brillamment le pari de faire naître « une beauté dans l’art, dans la musique, qui vient de la souffrance, de la brutalité; de l’art très humaniste qui vient de l’inhumanité. »

F.R.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s