Timbuktu, d’Abderrahmane Sissako: Lumière sur l’obscurantisme.

Avant la sortie du film, son nom était inconnu pour beaucoup. Mais en quelques mois, le Mauritanien Abderrahmane Sissako est devenu un cinéaste emblématique, redonnant au cinéma du continent noir son lustre d’antan. Celui qui, jeune, a vécu entre la Mauritanie et le Mali a fait ses classes cinématographiques en URSS dans les années 1980 au VGIK (Institut fédéral d’Etat du cinéma). A son retour, il réalise de nombreux court-métrages puis décide de passer au format long dans les années 2000. Alors que sa dernière réalisation, Bamako, avait été plutôt discrète malgré quelques nominations, Timbuktu a propagé une véritable onde de choc, remportant le Prix du Jury Œcuménique et le Prix François Chalais à Cannes, mais surtout sept Césars, et non des moindres (meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénario original, meilleur photographie, meilleur musique et meilleur son). A noter également que pour la première fois, un film mauritanien s’est vu nominé pour l’Oscar du meilleur film étranger.

Timbuktu mêle des visages, des paysages, des symboles, que la caméra du réalisateur effleure de manière à mettre en avant cet aspect pittoresque qui fait le charme du cinéma africain. Mais cette beauté est rapidement assombrie par la tyrannie des meneurs de la « guerre sainte ». Cette rupture est présentée dès les premières secondes quand un silence est envahi par le bruit des balles alors qu’une jeune et splendide gazelle tente d’échapper à ses prédateurs humains. Les djihadistes défilent dans le village, énonçant leurs règles en plusieurs langues à l’aide d’un mégaphone. Ceux qui n’obéissent pas à ces règles sont jugés par des tribunaux informels chargés de faire respecter les seules lois de la charia. Ainsi, alors qu’un jeune habitant est puni de vingt coups de fouet pour avoir joué avec un ballon, on peut apercevoir les autres jeunes du village improviser une partie de foot… sans ballon… mais avec une fierté des plus admirables. Cette magnifique scène dézingue à elle seule l’idéologie matérialiste si prégnante dans nos sociétés occidentales.

Le cinéaste filme une multitude de personnages, mais le plus présent est Kidane, qui mène une existence paisible aux côtés de sa femme, de sa fille et de son jeune berger jusqu’à ce qu’il tue accidentellement un pêcheur qui avait lui-même tué une de ses vaches. L’honnête homme s’en veut mais la charia n’a pas pour habitude d’accorder des dérogations. Au moindre écart, la punition s’impose, exemplaire. Et quand Kidane rappelle à ses juges pour éviter la sentence qu’il est père d’une jeune fille, on pense au Dernier Jour d’un condamné de Victor Hugo.Timbuktu-Mali-mon-amour

Sur le plan de la violence, Timbuktu trouve le juste équilibre. Malgré que le sang soit inhérent au contexte, il ne coule pas trop, laissant la place pour étudier d’autres fondements du système djihadiste. En outre, cette violence est présentée de plusieurs manières. Distante, tout d’abord, quand Kidane blesse mortellement le pêcheur, un plan semi-aérien porté par une caméra loin de la scène nous montre un acte non voulu à la suite duquel un homme s’échappe en traversant la rivière tandis que l’autre agonise. Choquante, ensuite, quand quelques brèves images d’une lapidation suffisent à nous faire transpirer tandis que la scène du supplice de la jeune femme n’est pas sans rappeler celle de 12 Years a Slave de Steve McQueen.

D’autre part, Sissako nous prouve que le djihadisme n’est pas seulement fait d’armes de guerre. Les boucheries des islamistes radicaux ne sont qu’une facette de leur funeste combat. Car cette « guerre sainte » est aussi un fonctionnement, un ensemble d’institutions censé légitimer le bain de sang. Le film nous montre des hommes en persuader d’autres que seule la violence, seul le châtiment peut les laver de leur « péchés ». Alors, dans ce milieu fondamentaliste, seul la douceur d’un chant semble permettre aux habitants de se « libérer »de cette atmosphère étouffante, comme un CD d’opéra pouvait faire « s’évader » les prisonniers de Shawshank dans Les Evadés de Frank Darabont. Sauf que là-bas, même la musique est interdite. Un simple chant se paye de quarante coup de fouets comme les plus mélomanes le constateront.

Enfin, à travers ce cadre sombre et belliqueux, apparaissent des bribes d’espoir et d’humanité. Notamment avec le personnage de vieil homme pieux qui pousse les intégristes sanguinaire à quitter la Mosquée dans laquelle certains habitants souhaitent prier en paix. Les larges panoramas baignés de lumière tranchent avec le côté ténébreux du village aux mains des djihadistes. Sissako nous fait partager un environnement qu’il connaît. Autant enrichissant qu’un documentaire, son long-métrage brandit tout en simplicité un message de paix contre la barbarie. Cette reconstitution de qualité ne manque pas de permettre à son auteur d’atteindre avec brio ses objectifs: dépeindre objectivement et avec soin l’emprise de ces « agents de l’obscurantisme » au sein de son Afrique natale et livrer en parallèle une ode lumineuse et humaniste.

F.R.

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