American Sniper, de Clint Eastwood: La guerre en question mais pas la guerre en Irak !

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Depuis la sortie du film aux Etats-Unis, le débat fait rage. American Sniper est-il une admirable biographie du tireur d’élite Chris Kyle doublée d’une étude fouillée des dégâts psychologiques causés par la guerre, ou n’est-ce qu’une grosse tambouille manichéenne pour républicains conservateurs sans scrupule ? A vrai dire, on est en droit de se poser la question. Sur le plan technique, rien à reprocher au Grand Maître Clint qui, à 84 ans, n’a rien perdu de son immense talent de réalisateur. Non, le problème se trouve effectivement sur le plan idéologique. Le message principal est bien retransmis: la guerre est néfaste, même pour les individus les plus costauds, même pour la « Légende » (son surnom) Chris Kyle. Mais en parallèle, l’idée que les gentils Américains WASP (White Anglo-Saxon Protestant) mènent une croisade « héroïque » contre les méchants Irakiens musulmans est malheureusement bien présente, quoi que l’on en dise… Et aucun mot sur le fait que George W. Bush a lancé un « guerre globale contre le terrorisme » (Global War On Terror) contre un pays qui ne possédait en réalité pas d’armes de destruction massive.

American Sniper gravite donc autour de ce fameux Chris Kyle qui semble vraiment être le neveu de l’Oncle Sam. C’est un texan, patriote, amateur de rodéo, qui se balade casquette ou chapeau de cow-boy vissé sur le crâne et qui aime les femmes. Dans ce rôle là, le nouveau taulier d’Hollywood Bradley Cooper n’a absolument rien à se reprocher et décroche sa deuxième nomination pour l’Oscar du meilleur acteur en trois ans (après son rôle de Pat Solitano dans Happiness Therapy de David O. Russell). Ce personnage, qui a en effet bien existé, a grandi dans une famille où le père distinguait trois sortes d’individu: les brebis (les opprimés), les loups (les oppresseurs) et les chiens de berger (les défenseurs des opprimés). Cette distinction va longuement travailler le jeune Chris qui se destine bien évidemment à devenir un chien du berger valeureux.

Tout commence vraiment quand Chris décide d’intégrer les SEALs (les Forces spéciales d’opérations maritimes américaines). A 30 ans, il est prêt à se surpasser, à prouver qu’il est un dur et à devenir un véritable héros de la nation. En même temps, il rencontre la charmante Taya et la séduit. Alors que leur histoire d’amour débute en toute tranquillité, les attentats du 11 septembre 2001 vont inévitablement réveiller en Chris une haine féroce, une volonté de revanche. En 2003, quelques jours seulement après son mariage, l’ambitieux soldat est envoyé en Irak en tant que tireur d’élite. Et c’est encore du sang froid qui coule dans ses veines. Sur le terrain, ses surprenantes capacités sont vite remarquées. Il dégomme un à un ceux qui représentent un danger pour ses frères soldats qu’ils soient hommes, femmes ou enfants… Chris Kyle devient la « Légende ». Le mec qu’il faut avoir de son côté pour être en « sécurité », celui qui sauve des vies d’un côté et en emporte de l’autre. Mais sur ce point, le film ne semble se concentrer que d’un côté.

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Toutefois, quand le héros rentre chez lui, il est comme paralysé par un syndrome post-traumatique. Moments d’absence, sursauts… Chris est dérangé. C’est un peu comme s’il se trouvait en Irak sans y être. Le bruit des balles et des grenades résonne dans sa tête. Tandis qu’il donne naissance à un petit garçon, puis à une petite fille, il est partagé entre immense joie et sérieux troubles. Chris Kyle a changé, comme le lui répète sa femme. Ainsi, ce combat qu’il mène pour, selon lui, défendre sa mère patrie, tend à fragiliser une autre mère: celle de ses propres enfants. La nation contre la famille, cruel dilemme pour un chien du berger. Mais Chris ne flanche pas. La guerre, il continuera de la faire tant qu’on lui demandera, au grand désarroi de Taya qui mène elle aussi une bataille, celle contre l’angoisse et la peur de ne pas voir son mari revenir.

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Le film alterne ainsi entre les opérations sur le sol irakien et les retours au foyer. Eastwood parvient habilement à nous plonger dans l’univers du combat, comme l’ont très bien fait Francis Ford Coppola (Apocalypse Now…), Stanley Kubrick (Full Metal Jacket…), Oliver Stone (Platoon…) ou encore Ridley Scott (La Chute du faucon noir…) avant lui. On est facilement impressionné par ces images frappantes, par les explosions et les morts qui se multiplient. Sur ce plan, le cinéaste conforte ce que l’on savait déjà: rien n’est plus destructeur pour l’homme qu’une guerre. Il appuie cet aspect en captant un Chris Kyle à la dérive lorsqu’il rentre au bercail. La dégradation de l’esprit, la désintégration de l’être humain, voilà ce qui est analysé en profondeur et avec soin. L’histoire s’arrêterait là si le film ne traitait pas un conflit au centre d’une gigantesque controverse comme si de rien n’était.

Les fans de Call of Duty et les théoriciens de l’exceptionnalisme américain seront sans doute en mesure d’apprécier le dernier Eastwood à 100%. Mais pour les plus objectifs, la réserve l’emportera. On peut apercevoir, dans American Sniper, un soldat de l’US Army qui a péri sous la torture, mais pas un seul irakien qui a connu le même sort. On peut voir des civils se faire assassiner froidement par un membre d’Al Qaïda, mais jamais par les soldats américains (qui ne tuent que les criminels) à l’image du héros, qui tient à épargner les innocents (au moins dans le film). On savait déjà que la guerre était une bien sombre expérience, une effroyable boucherie. Ce qui est gênant ici, c’est que la base de ce conflit contre l’Irak n’est aucunement remise en cause alors que Bush et son administration néo-conservatrice ont créé de toute pièce tous les éléments dont ils avaient besoin pour pouvoir légitimer l’envoi massif de troupes au Moyen-Orient. L’immense Clint nous a tant fait vibré tout au long de son immense carrière… Mais ici, il utilise simplement le vécu d’un soldat pour tenter de nous inculquer que les civils américains sont des brebis, les Irakiens des loups et l’Armée américaine un chien du berger. Touché !

F.R.

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